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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 20:08

Des jeunes Érythréens fuyant la dictature sont déportés et torturés dans le Sinaï jusqu’au paiement d’une rançon exorbitante. Et personne ne peut dire qu'on ne sait pas ce qu'il s'y passe, et qui ressemble fortement à ce que l'on sait des camps nazis, ou du Cambodge, ou de l'ex-Yougoslavie.

Pourquoi peut-on parler d'une "dictature érythréenne"?

- Un homme, à la tête de son clan, a réduit sa population en esclavage. Ce pays de 5 millions d'habitants est devenu un immense camp de travail forcé. Un bagne. Le quotidien de l'Erythrée est fait de rafles, de torture, d'effroi, de milliers de situations terrorisantes : si un Erythréen est confronté à un chef de service, s'il n'a pas tous ses papiers en règle, si un membre de sa famille a pensé à fuir ou si un cousin a été vu aux Etats-Unis dans une manifestation... le système répressif et oppressif, très élaboré, lui rend la vie infernale. Dictature "inconnue" ? Oui, parce qu'il n'y a pas d'enjeux autour de ce pays, pas de pétrole, pas de têtes nucléaires.

A sa tête, un homme, Issayas Afeworki.

- Une personnalité très particulière. Son régime n'a pas l'extravagance de celui du Coréen Kim Jong-un, ni la corruption légendaire de celui d'Amin Dada en Ouganda, c'est un gangster contrôlant un système mafieux. Il assume ouvertement sa brutalité face aux instances internationales, se pose comme invincible, obsédé par la survie, considère que l'Erythrée est sa propriété, sa vie, sa chose. Sa guérilla contre l'Ethiopie a duré trente ans, de 1961 à 1991. Imaginez un parti qui prendrait le pouvoir après trente ans de Vercors sous occupation allemande.
Il a organisé un pays parallèle, créant des poches de résistance, des écoles, des hôpitaux, des exploitations agricoles et une économie fermée. Il a résisté et vaincu l'Ethiopie de Hailé Sélassié, appuyée par les Etats-Unis, et celle de Mengistu, soutenue et armée par les Soviétiques et les Cubains. Issayas Afeworki est un leader des hauts plateaux, issu d'une classe populaire, qui a conçu et réalisé un projet national qualifié d'impossible. Formé en Chine où il a tout appris pendant la Révolution culturelle, c'est un combattant en sandales, un héros mythique venu tout droit des années 1960-70, un leader, un chef militaire, un survivant en guerre.

En un demi-siècle, rien n'a changé ?

- Non. Il est resté fidèle à trois dogmes :

1. Pour lui, rien n'est impossible ;

2. Son projet passe avant toute chose ;

3. Il peut tenir tête au monde entier !

Quand le chef de la guérilla s'est-il transformé en dictateur sanglant ?

- Très vite. Dès la chute de Mengistu et l'accession à l'indépendance. En 1993, quand ses soldats manifestent pour leurs droits, la répression est impitoyable. En 1998, "la guerre des frontières éclate avec l'Ethiopie. C'est une épouvantable boucherie. Pour rien : entre 70.000 et 90.000 morts des deux côtés, et une défaite militaire et politique pour l'Erythrée. Les anciens frères d'armes du président Afeworki renâclent, veulent réformer le système de l'intérieur, créent un groupe de quinze opposants historiques, le G15... Il les casse.
Commencent alors les arrestations, les disparitions forcées, les assassinats d'opposants à l'étranger. Le 18 septembre 2001, profitant de la formidable diversion de l'attentat contre le World Trade Center, Afeworki lance une immense rafle : membres du G15, opposants, journalistes, artistes, intellectuels, tous sont jetés en prison.

Aujourd'hui ?

- Le service militaire est obligatoire pour tous les jeunes, garçons et filles : enrôlés à l'âge de 17 ans jusqu'à... la quarantaine ! D'abord, dix-huit mois de camp disciplinaire, avec viols des jeunes femmes, brutalités des supérieurs, cachot et torture comme sanctions. Ensuite, on est affecté à un grand chantier du président, à une ferme, à une fabrique. Un contact avec "l'étranger", avec un passeur, un mot malheureux dans un café et c'est la prison.

Il existe 314 camps de détention dans le pays. Des centres de tri à la sortie des villes, des containers métalliques de cargos en plein désert, des camps de haute sécurité pour les politiques, comme celui d'Eiraeiro, à 50 kilomètres d'Asmara. Cellules, isolement, pas de visites, interrogatoires et torture à mort. On pratique la technique de l'hélicoptère : le prisonnier, suspendu pieds et mains au plafond, tourne, les autres frappent : "Avoue !"

D'où la fuite effrénée vers l'étranger...

- Sur 5 millions d'Erythréens, 1 million se sont évadés depuis 2004. L'ONU a recensé 3.000 passages par mois vers le Soudan et l'Ethiopie... pour ceux qui réussissent à déjouer les patrouilles.

Les autres ?

- Jetés en prison. Ou condamnés à vivre dans un pays sans système judiciaire, dans une capitale en panne d'électricité, avec le peu d'argent envoyé par les Erythréens de la diaspora, eux-mêmes frappés d'une taxe "révolutionnaire" qui ponctionne d'office 2% de leurs revenus à l'étranger.

Et le silence international...

- Il permet à Afeworki de fournir armes et entraînement aux shebabs islamistes de Somalie et de déstabiliser la Corne de l'Afrique. La Chine est très présente en Erythrée, le Qatar fournit de l'argent frais, la Mafia italienne exploite des hôtels sur la mer Rouge et l'Union européenne... a fourni en 2009 une enveloppe de 122 millions d'euros pour cinq ans. Le 11ème Fonds européen pour le développement (FED), instrument principal de l’aide communautaire à la coopération au développement, doit consacrer à partir de 2015 une enveloppe de 312 millions d’euros à son “partenaire” l’Érythrée. Celle-ci représente une triple augmentation de l’aide allouée en 2009, alors que ce pays de la Corne de l’Afrique continue de bafouer les liberté d’expression et d’information et plus globalement, les droits humains.

Issayas Afeworki est devenu alcoolique, diabétique mais il fait toujours peur. Sa dictature est la plus sanglante du continent africain, un foyer de déstabilisation potentiel et un camp de concentration que les jeunes fuient en allant mourir dans des barques de clandestins aux portes de l'Europe.

VOYAGE EN BARBARIE

C'est un film documentaire réalisé par Delphine Deloget et Cécile Allegra, qui retrace le parcours de survivants de camps de tortures situés dans le nord-est du Sinaï, une région no man's land entre Israël et l'Egypte, devenue le théâtre, depuis 2009 d’un gigantesque trafic d’êtres humains sans précédents qui frappe en grande partie des Erythréens, des Ethiopiens et des Soudanais…. Pourtant, Chaque mois, au risque de leur vie 5 000 personnes fuient le pays, décrit avec pudeur et lucidité cette situation. Il a reçu le prix Albert Londres 2015

Depuis 2009, dans leur fuite, 50.000 personnes sont passés par le Sinaï, 10.000 n’en sont pas revenus. Entre la frontière érythréenne et la première ville soudanaise, Kassala, un tiers des fugitifs sont enlevés par des trafiquants qui les monnayent, étape par étape, jusque dans le désert du Sinaï où les attendent les tortionnaires.

La méthode est rodée : la plupart du temps les victimes sont kidnappées par des hommes armés aux alentours de camps de réfugiés au Soudan, les grands camps de Al-Shagarab et Kassala.
Elles sont ensuite revendues comme du bétail à des passeurs qui livreront leur « marchandise » à 3000 kms de là, dans le nord Sinai, à la frontière israélo-égyptienne. Là, leurs acheteurs, des bédouins membres de la tribu Sawarka, les entassent dans des caves ou dans des huttes en bois.Les otages sont séquestrés, enchainés les uns aux autres. Toute évasion est impossible.

Chaque jour, sans répit, les victimes sont battues, torturées avec une indicible cruauté : passages à tabac, privation de sommeil et de nourriture, séances d’électrocution, viols à répétition.

Avant chaque session de torture, les tortionnaires forcent les otages à appeler leur proche afin qu’ils les implorent de payer la rançon demandée, entre 20 000 et 40 000 dollars. Une somme exorbitante, souvent impossible à réunir pour les familles, qui payent au compte-goutte quand elles le peuvent et s’endettent généralement à vie. Il y aurait une vingtaine de camps de torture dans le Sinai.

A ce jour, 50 000 personnes seraient passées par le Sinai et 10 000 seraient mortes sous la torture. Aucun tortionnaire n’a été arrêté. L’Egypte et Israel ont laissé prospérer ce trafic en toute impunité.

Les camps de torture commencent à proliférer au Maghreb et dans toute la Corne de l’Afrique. Il y a déjà une centaine de maisons recensées en Libye, autant au Soudan et au Yemen.

La neige tombe sur des paysages enneigés de la banlieue de Stockholm. En off, une voix résonne au téléphone, celle d’un jeune garçon. Il raconte. Déporté dans le Sinaï sept mois auparavant, il est torturé dans une cave cachée au nord-est du Sinaï. Son corps n’est plus qu’une bouillie de chairs qui saignent. A l’écoute, il y a Meron, une militante érythréenne qui tente de venir en aide aux victimes de ce trafic.

A ses côtés, Robel a survécu aux camps de torture du Sinaï. A 24 ans, il vient d’entrer clandestinement en Suède. Son voyage jusqu’en Europe a duré plus de cinq ans. Robel vit dans un petit chalet, au bord d’un lac gelé, en attendant son statut de réfugié. Sa voix porte l’histoire de tous les Erythréens fuyant la dictature : il est le narrateur du film. Comme un tuteur, la voix de Robel nous guide de la Suède à l’Egypte, de la neige au désert, dans un long voyage au cœur de la barbarie.

Dans le chalet au bord du lac vivent aussi Daniel et Filmon, deux jeunes rescapés du Sinaï. Assis à l’unique table du chalet, Filmon commence à raconter avec pudeur la genèse de son calvaire. L’appel au service militaire, la fuite de l’Erythrée, l’arrivée dans l’immense camp de réfugiés de Kassala, puis le kidnapping, un jour où il était parti chercher du bois aux abords du camp.

Comme un écho, leur répond la voix de Germay, 26 ans, coincé dans la ville du Caire depuis sa libération. Le récit de la déportation vers le Sinaï se poursuit. Entassés dans des camions à bestiaux, sous des bâches, les kidnappés remontent le long du delta du Nil jusqu’au nord-est du Sinaï. Les maltraitances commencent dès les premières heures.

Mais rien ne préfigure ce qui les attend dans le Sinaï. Pour raconter la torture systématique, la privation de sommeil, de nourriture, les jours entiers passés à attendre d’être battus, brûlés au fer rouge ou suspendus au plafond comme des quartiers de viande, les voix de Germay et Filmon se mêlent à celle de Halefom, 20 ans, dont sept mois passés dans les camps et de Merih, 16 ans. Horreur des corps, abimés, déformés. Il y a les faits; il y a aussi ce qui se vit et de revit dans leurs têtes, dans leurs corps, jours après jours, nuits après nuits.

Aux récits des survivants vient petit à petit se mêler celui d’un tortionnaire, Abu Abdullah, qui tente d’expliquer la nécessité de ce trafic d’êtres humains, qui n’est pour lui qu’un commerce comme un autre dans une région totalement livrée à elle même. Mais le récit dévoile aussi les zones d’ombres du trafic, et les failles d’un bourreau qui est loin d’être seul responsable de l’horreur.

Un chef bédouin, Cheickh Mohammed Abu Bilal, vient parfois au secours des suppliciés. Ce chef religieux du village d’El-Mahdia, à trois kilomètres de la frontière israélienne, est le seul, dans cette région en proie à la guerre, à oser secourir les «Africains», terme par lequel on désigne les déportés.

Léonard Vincent: "Les Erythréens" aux Editions Rivage.2012

https://voyageenbarbarie.wordpress.com/

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Published by patrick - dans refugiés
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