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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 22:13

Etre allé voter à la primaire de droite quand on est de gauche, c’est se retrouver dans un piège. Pour en sortir, il faut replacer le vote d’adhésion au cœur de notre vie politique, avec des partis disqualifiés.

Je vois plusieurs de mes contacts évoquer leur participation (navrée) à la primaire de droite. Certains évoquent l’électeur stratège. Mais le succès d’un geste aussi paradoxal me semble manifester une forme de panique plutôt qu’une hyperrationalité politique. Le point commun d’arguments parfois contradictoires est la conviction que l’élection présidentielle de 2017 se joue avec la désignation du candidat de la droite, et que le vote de gauche n’aura aucun impact, étant donné la dispersion des candidatures.

Un tel défaitisme à six mois du scrutin me paraît sans exemple dans l’histoire politique récente, et mérite de rester comme le symptôme le plus marquant de cette présidentielle, jugée perdue d’avance. Comme la désignation de François Fillon, cette fatalité sera peut-être déjouée par des circonstances encore imprévisibles. Reste qu’aujourd’hui, le vote «utile» pour un candidat de droite apparaît comme la confirmation la plus aiguë de l’échec de la gauche au pouvoir.

Il faut remettre les faits à l’endroit. Il me paraît préférable de rappeler que les premiers coupables de ces comportements sont les appareils politiques, qui ont fait de l’élection un véritable piège - non, pas «à cons» : plutôt un piège à électeurs de bonne foi, ceux qui ont encore le courage de se déplacer, et font leur possible pour tenter de réparer les dégâts, mais qui ne peuvent modifier ni les logiques ni les choix institutionnels.

Faut-il, dans l’élection américaine, blâmer les électeurs de Trump ou l’appareil démocrate qui a choisi en connaissance de cause une candidate dont personne ne voulait, transformant le scrutin en une compétition des démobilisations ? Faudra-t-il chahuter les électeurs de la présidentielle française, lorsqu’ils seront soumis à un antichoix du même ordre ? Avant de leur jeter la pierre, soulignons l’écrasante responsabilité de François Hollande et d’un gouvernement qui a vu sa majorité se réduire jusqu’au piteux recours au 49.3 dans la liquidation de tout leadership à gauche.

Alors que Giscard, Mitterrand ou Chirac pouvaient être soumis à l’épreuve d’un vote contradictoire et savaient écouter la rumeur de la rue, préservant la dimension d’un dialogue politique, le quinquennat couplé à la désignation d’une majorité parlementaire a flatté le césarisme d’élus décidés à user de toutes les ressources, voire de la force, pour éviter d’entendre le peuple. Cette évolution, qui a fait de l’élection présidentielle l’arbitre de toute orientation fondamentale, a contribué à ôter à l’électeur le pouvoir de sanction, et donc la possibilité de nuancer ses messages, pour ne laisser dans ses mains qu’un fusil à un coup.

Faut-il s’étonner, dans ces conditions, du brouillage de l’expression politique et de sa réduction à des antithèses aberrantes ? La même logique a favorisé l’hyperpersonnalisation du pouvoir, démontrée jusqu'à l’absurde par des aventures individuelles comme celle de Macron, caricature de la faillite des partis et consécration de l’abandon de tout guide idéologique au profit de la figure de l’homme providentiel. La tactique ne peut remédier à l’absence de stratégie. L’élection ne peut pas résoudre des problèmes qui ont déterminé les choix soumis au vote.

La gauche est en ruine, sans parti, sans programme, sans vision. La droite n’est pas plus en forme. Même le chiraquisme paraît une oasis d’intelligence face au thatchérisme patriotard qui tient lieu de ligne idéologique aux Républicains. Plutôt que des ratiocinations sur la manière de rattraper les errements des partis, il serait préférable de rendre au vote sa véritable utilité : celle d’un choix d’adhésion, seule vraie condition de la mobilisation démocratique.

André Gunthert Maître de conférences en histoire visuelle à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)

 

Libération, 28 novembre 2016

 

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Published by patrick - dans démocratie
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