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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 00:04

L'abstention a atteint 43,71% au second tour des  législatives. Dans la 1ère circonscription des Hauts-de-Seine, caractérisée par la présence d’un seul candidat, elle a atteint 66% (64% à Colombes). Si on y ajoute les blancs et nuls, le nouveau député a été élu par 26% des inscrits. Zoom sur la question de l’abstention, à partir d’écrits d’Anne Muxen, directrice de recherche au CEVIPOF, relatifs à l’élection de 2007. Ses travaux ont été développés par Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen sur la démobilisation dans les milieux populaires.


La participation électorale est considérée comme l'un des traits les plus caractéristiques de la bonne santé d'un régime démocratique. Comme dans bien d'autres pays européens, en France, elle ne cesse pourtant de s'affaiblir depuis une vingtaine d'années. Une abstention récurrente a marqué le paysage électoral français toutes ces dernières années. Considérée comme l'un des symptômes les plus emblématiques d'une profonde crise de la représentation politique, elle touche tous les segments de la société et tous les types d'élection. Plutôt en déclin et à coup sûr inconstante, la participation électorale apparaît donc moins assurée que par le passé. Mais cela signifie-t-il pour autant une panne de civisme ?


Le devoir de voter n'est pas remis en cause, mais il obéit à un impératif moral et social moins fort que par le passé. Dans un climat de relative désinstitutionnalisation de la politique, de plus grande individualisation des choix et des convictions personnelles, le droit de ne pas voter acquiert une certaine légitimité.


Les Français restent dans l'ensemble attachés aux institutions politiques et aux rouages de la démocratie représentative. Mais ils sont critiques à leur endroit, moins confiants et plus sceptiques quant à leur efficacité


La participation politique s'organise à partir de plusieurs scènes d'expression citoyennes et de plusieurs répertoires d'action : le vote, l'abstention et la manifestation. C'est à partir d'un usage combiné de la démocratie représentative et de la démocratie participative que de plus en plus de citoyens se font entendre. Il est plus facile aujourd'hui de protester et de se positionner contre que d'adhérer à un système ou à une ligne politiques. Et dans l'utilisation de ces formes d'expression protestataire, l'abstention occupe une certaine place.


La perplexité qui caractérise le choix électoral se retrouve aussi en ce qui concerne le choix de l'abstention. Et le passage du vote au non vote est de plus en plus poreux et fluctuant. D'une élection à l'autre, et même d'un tour de scrutin à l'autre, les électeurs font de plus en plus un usage alterné et intermittent du vote et de l'abstention. Le vote systématique ne cesse de s'éroder au sein de la population électorale, et ce tout particulièrement au sein des jeunes générations.


L’abstention n'est pas seulement le signe d'un retrait ou d'un désinvestissement de la scène électorale. Pour des électeurs de plus en plus nombreux et dans le jeu politique, elle est considérée et utilisée comme une réponse électorale à part entière. Elle peut servir à exprimer leur malaise à l'égard d'une offre politique jugée insatisfaisante ou encore une sanction à l'encontre des Gouvernements sortants. Tantôt votants tantôt abstentionnistes, les Français rencontrent l'élection avec de plus en plus de doutes mais aussi de circonspection.


Les abstentionnistes ne constituent pas un bloc homogène, ni du point de vue sociologique ni du point de vue politique. En France, les travaux consacrés à l'abstention ont montré sa diversité soit en l'associant à un manque d'intégration sociale, soit en privilégiant son instrumentalisation politique, soit encore en la considérant comme l'expression d'un comportement stratégique ou rationnel propre au contexte d'une élection donnée. D'une façon plus large, elle s'inscrit dans une évolution plus globale de redéfinition d'un nouveau modèle de citoyenneté et de nouvelles formes de politisation et d'expression démocratique.


Dans ses travaux sur l'abstention, Anne Muxen différencie deux types d'abstention selon leurs caractéristiques sociologiques et selon leur rapport à la politique : les abstentionnistes « dans le jeu politique » et les abstentionnistes « hors du jeu politique ».

 

Les premiers sont souvent jeunes, diplômés et plutôt favorisés quant aux conditions de leur insertion sociale. Ils déclarent par ailleurs s'intéresser à la politique, et peuvent même se déclarer proches d'un parti politique. Ils s'abstiennent sans qu'il s'agisse d'une désaffection politique et se remettent à voter dès qu'ils peuvent à nouveau se reconnaître dans l'offre électorale proposée. Leur abstention est le plus souvent intermittente. Cet abstentionnisme « dans le jeu politique » correspond à un nouveau type d'électeur, plus mobile, plus affranchi des modèles d'identification partisane, relativement critique et exigeant à l'égard de l'offre politique, et pouvant utiliser l'abstention au même titre que le vote pour se faire entendre et peser sur l'élection.

Les abstentionnistes « hors du jeu politique » se distinguent par un retrait de la politique, et par une certaine apathie. On les retrouve en plus grand nombre au sein des couches populaires, disposant d'un faible niveau d'instruction, parmi des catégories en difficulté d'insertion sociale, ainsi que dans les populations urbaines. On compte aussi un plus grand nombre de femmes. Ces absents plus constants de la scène électorale ne se reconnaissent pas dans jeu politique, ils ont trop de problèmes individuels pour investir la scène collective, et se sentent incompétents. Mais surtout ils sont davantage porteurs que les autres d'un refus et d'une contestation s'ils se déclarent en plus grand nombre que les autres favorables à un changement complet de société. Globalement, les « hors-jeu » contestent la société dans laquelle ils vivent. S'ils votaient ils seraient en nombre significatif plus sensibles aux thèses populistes ou d'extrême droite. Leur comportement s'inscrit dans une logique de refus du système social comme du système politique.

Les enjeux de la décision électorale ne sont pas les mêmes selon les types d'élection. Alors que l'élection présidentielle a pour cadre une scène unique et nationale, les élections législatives renvoient à la spécificité des enjeux locaux propres à 577 circonscriptions. Le passage de l'une à l'autre scène suppose donc des réajustements voire des réalignements électoraux complexes à interpréter. Toutefois la logique du quinquennat relie plus que par le passé les deux scènes électorales et introduit une dépendance plus étroite des élections législatives vis-à-vis du scrutin présidentiel. Utilisées davantage comme des élections de ratification, elles peuvent être décryptées dans le prolongement des choix électoraux exprimés lors de la présidentielle. Une part de l'importante abstention enregistrée dès le premier tour des législatives s'explique par cette nouvelle logique électorale.

Cette démobilisation n'a pas été sans conséquence sur l'équilibre des forces politiques dont a résulté la composition de la nouvelle Assemblée. Mais les mouvements de mobilisation et de démobilisation des électeurs ne sont pas étrangers à la relative surprise qu'ont pu représenter ces résultats. Et l'abstention n'a pas été sans peser sur l'issue du scrutin.

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Published by patrick - dans démocratie
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