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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 19:07

 

L’assassinat par décapitation d’Hervé Gourdel il y a quelques jours, après ceux des  journalistes américains James Foley et Steven Sotloff ne relèvent pas de la guerre ordinaire. Les experts en stratégie nous font des tas de commentaires, parfois passionnants, pédagogique. Mais il n’en demeure pas moins que subsiste  la question de la responsabilité individuelle. Comment bascule-t-on dans l’horreur ? Comment devient-on bourreau ? Non pas sur champs de bataille, quelles que soient les formes diverses de ces champs de bataille, mais d’homme à homme  (ou femme)? Comment perd-on son humanité ? Peut-on la retrouver ?


Primo Levi, Hannah Arendt et bien d’autres ont décrit des mécanismes odieux, le cinéma n’est pas resté silencieux (Z, l’aveu) ; En France, la guerre d’Algérie reste tabou sur ce sujet. Au Cambodge, Rithy Panh a démontré plus récemment comment les responsables d’un système totalitaire ont transféré sur des exécutants leur ignoble besogne, réalisée avec le plus grand des sérieux. Des enfants-soldats, cruels combattants, ont répandu la terreur au Liban, au Sri Lanka, en ex-Zaïre, en Sierra Leone. Le Rwanda ou encore l’ex-Yougoslavie sont des exemples d’extermination de masse là aussi contemporains.


Je me rappelle avoir lu il y a bien longtemps un livre de Stanley Milgram, qui s’appelait « la soumission à l’autorité », résultat d’une expérience scientifique. Depuis, peu d’illusions sur la nature humaine. Quoique…

 

Je viens de lire un interview datant de 2012  de Françoise Sironi psychologue, psychothérapeute, expert près  la Cour pénale internationale (CPI) et cofondatrice du centre de soins Primo Levi pour les victimes de torture. Passionnant.

 

Déshumanisation et désempathie

« Pour torturer, le tortionnaire doit se mettre dans un état de désempathie. Se déshumaniser pour pouvoir déshumaniser ses victimes. « Éteignez vos cœurs » était une devise des Khmers rouges. Mais, nous l’avons vu, le bourreau n’est pas né monstre et s’il se comporte comme tel, cela ne survient qu’à l’issue d’un processus spécifique. Lui refuser son humanité reviendrait à le traiter comme il a traité ses victimes. Le penser comme un humain, sans aucunement nier sa responsabilité, nous impose de chercher la genèse, l’archéologie de cette déshumanisation. Et renforce de ce fait notre capacité à la combattre.


Torturer n’a rien d’évident et il faut faire croire aux tortionnaires qu’ils ont des « raisons » de se livrer à cette pratique. Ces dernières sont généralement fournies par un prêt-à-penser idéologique quelconque : le racisme, la xénophobie, la haine (de classe ou autre), la vengeance… Il s’agit de fabriquer un ennemi, un « autre » différent de nous. Dans une salle de torture, le bourreau officie au nom d’une appartenance collective qui peut être politique ou religieuse. Cette affiliation doit être vécue comme profonde, totalement intériorisée, pour qu’il parvienne à commettre de tels actes.


Dans toutes les idéologies totalitaires, on apprend à penser l’autre comme non humain, comme radicalement différent, comme un ennemi dont il faut avoir peur et qu’il convient d’éradiquer. Si le tortionnaire recommençait à voir cet autre comme un humain, il courrait le risque de se réhumaniser, de sortir de la « désempathie ».


L’obéissance :


Il y a beaucoup de perversité dans l’obéissance. Elle induit des comportements qui sembleraient impossibles. C’est un moteur bien plus puissant que l’idéologie parce qu’en réalité, on n’obéit pas seulement à ses chefs, mais aussi à tout un groupe, à son unité, à ses camarades, au rôle de tourmenteur qu’on a intériorisé. Ce n’est pas une question de manque de courage mais la manifestation de la puissance de l’effet de groupe capable de faire taire la conscience. « Que vont dire les autres si je ne suis pas capable de le faire ? De faire aussi bien qu’eux ? J’ai besoin d’eux comme ils ont besoin de moi. » Le moi individuel n’existe plus. Toute défection est vécue comme une trahison et entraîne une forte culpabilité. »

 

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Published by patrick - dans démocratie
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