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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 10:59

 

La pauvreté touche des personnes très différentes par leurs appartenances et leurs histoires. Elles partagent l’expérience commune de la quête incertaine ou impossible du travail, perçoivent des aides qui les rendent redevables à la société et les installent dans une situation de dépendance dans laquelle elles sont tenues de répondre aux injonctions des intermédiaires sociaux. De ce fait, elles passent une frontière intérieure.

 

Derrière la frontière de la pauvreté et à ses portes, on trouve des personnes très différentes par leurs appartenances et leurs histoires, des personnes pour lesquelles la quête du travail est devenue difficile, incertaine ou impossible : des hommes, des femmes, des jeunes sans qualification, des moins jeunes usés par le travail physique, des isolés, des chargés de familles, des natifs du village, du quartier, de la ville voisine ou du reste de la France, des immigrés, des Tsiganes, des réfugiés, des sans-abri, des citadins, des campagnards... Ces personnes n’ont pas de liens entre elles, mais toutes endurent de grandes difficultés liées à leur impécuniosité, cause et / ou conséquence de multiples problèmes matériels, professionnels, familiaux, culturels conduisant à la désaffiliation. Elles ont en commun de vivre leur situation de pauvreté dans une société de consommation où prime la réussite matérielle. Elles font ainsi l’expérience douloureuse de la disqualification sociale.

 

Pourquoi le fait de penser la frontière de la pauvreté interpelle-t-il de manière insistante ? Parce que la frontière protège et expose tout à la fois, parce qu’elle matérialise dans le temps et dans l’espace, les jeux entre le dehors et le dedans, entre liaisons et séparations. Penser la frontière de la pauvreté conduit immanquablement à démêler des processus ambivalents et réversibles. La frontière suggère à la fois la coupure et la couture, la séparation de ce qui est proche et le maintien de liens de part et d’autre de la limite ainsi que l’exercice de nouveaux liens, l’enfermement et la protection, le mouvement aller et le mouvement retour, la nécessité de la limite et sa transgression possible.

 

La spatialité de la frontière de la pauvreté est liée à deux phénomènes complémentaires.

 

Premièrement, la position sociale disqualifiée des populations touchées par la pauvreté correspond à une situation résidentielle défavorable dans des espaces rétractés par rapports aux espaces de vie de la population active. Ce sont des espaces peu attractifs, mal dotés en équipements et en services rares, mal desservis par les réseaux de transports publics et/ou privés. Le problème de la distance aux services se pose de manière aiguë pour les personnes en situation de pauvreté car la modicité de leurs moyens financiers ne leur permet pas d’assumer convenablement le coût de leurs déplacements et encore moins de compenser d’éventuelles carences en matière de transports publics. Par ailleurs, la simple concentration résidentielle de populations en situation de pauvreté, dont une partie est issue de l’immigration étrangère, produit une disqualification de l’espace considéré, à plus forte raison si celui-ci correspond à un territoire de la politique de la ville.

 

Deuxièmement, le passage de la frontière signifie l’entrée dans une situation d’non-autonomie sociale, qui se traduit notamment par l’incapacité d’accéder aux privilèges qu’apportent les formes actuelles de la mobilité. Or la mobilité symbolise la modernité contemporaine, laquelle confronte les sociétés à une mise en mouvement générale. Sans connexion à des réseaux performants, sans beaucoup de moyens de se déplacer, les personnes en situation de pauvreté échappent mal aux pesanteurs de l’espace et au poids de leur condition sociale. Ce corollaire délétère de la pauvreté se lit à la fois à l’aune de la vie humaine et à l’échelle des temps courts : les opportunités de migrations résidentielles, professionnelles, familiales des personnes en situation de pauvreté sont restreintes, voire inexistantes alors que l’amplitude et l’intensité de leurs déplacements quotidiens et saisonniers pour des raisons familiales, professionnelles ou ludiques sont réduites. Les personnes en situation de pauvreté expérimentent ainsi une territorialité du repli qui résulte à la fois d’un phénomène d’échouage dans un milieu peu valorisant et d’un phénomène d’enfermement dans un espace vécu rétréci.

 

En croisant la situation résidentielle, la territorialité des populations en situation de pauvreté et les effets de territoire générés par les politiques publiques de traitement de la pauvreté, on peut établir que la trace de la frontière de la pauvreté prend des formes diverses.

À la campagne, dans le périurbain et les beaux quartiers, les personnes en situation de pauvreté sont dispersées. La trace de la frontière de la pauvreté devient transparente. Les individus, qui ne peuvent pas se fondre dans la foule, portent le poids des regards désapprobateurs ou hostiles dirigés vers eux. Dans ces territoires, tous les acteurs du système de traitement de la pauvreté cherchent à faire disparaître les stigmates de la pauvreté derrière le paravent plus acceptable du chômage. La pauvreté cachée n’en devient que plus honteuse.

Dans le centre des villes, la visibilité des individus ou des petits groupes d’individus, SDF dans la ville, est maximale mais la trace de la frontière est instable. Pour les « naufragés » de la société, la ville est le territoire du dernier refuge. Ici, la frontière est repoussée aux limites de la vie en société. Les sans-abri portent la mauvaise conscience de la société, pourtant ils ne représentent que la partie émergée du phénomène de pauvreté. Leur présence, si troublante dans l’espace public, a pour effet pervers de dissimuler aux yeux de la société l’importance et la diversité des autres situations de pauvreté, plus ordinaires. La frontière de la pauvreté s’inscrit avec beaucoup de force dans les quartiers sensibles de la politique de la ville où résident de très nombreux ménages en situation de pauvreté. Cette frontière est redoublée car elle est générée par plusieurs phénomènes associés deux à deux : être étranger et pauvre, ségrégation résidentielle et territorialité du repli, territorialité individuelle de la « finitude » et territorialité collective du conflit. Néanmoins cette frontière si marquée et si complexe apparaît dans les représentations communes comme une simple frontière ethnique, ainsi de manière paradoxale, la pauvreté demeure invisible aux yeux de la société dans les territoires où elle est pourtant la plus représentée.

 

La frontière de la pauvreté se durcit tandis que les inégalités sociales et le chômage se renforcent. Pourtant, dissimulée par de nombreux jeux de masques et d’échelles, elle est peu apparente aux yeux de la société. Elle s’efface puis réapparaît furtivement à la faveur de l’actualité : journée de lutte contre la misère, redécouverte périodique de bidonvilles, arrivée de l’hiver... La fréquente disparition de la frontière de la pauvreté dans les représentations sociales nous empêche de prendre la mesure de cette question. Il faut donc veiller à ce que la pauvreté soit comprise dans toutes ses dimensions pour répondre au défi majeur que représente l’effacement de la frontière. Il faut militer pour que la pauvreté ne soit pas rangée au rang des faits divers mais soit considérée dans toutes ses dimensions. Nous pourrons ainsi mieux comprendre les situations de pauvreté, mieux combattre la pauvreté ou mieux promouvoir le combat contre la pauvreté, sans jamais oublier qu’il s’agit d’un combat contre la pauvreté et non d’un combat contre les pauvres.


  Catherine Sélimanovs, La frontière de la pauvreté,  PU Rennes, coll. « Géographie sociale », 2008

 

 

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Published by patrick - dans société
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