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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 21:23

images-copie-6.jpgComme migrants et comme minorité, les Roms sont emblématiques de la nouvelle Europe qui arrive; c’est l’une des thèses du sociologue français Jean-Pierre Liégeois, qui revient en profondeur sur ce que remue la question Rom aujourd’hui. Entretien, loin des clichés et de la langue de bois

 

Jean-Pierre Liégeois, sociologue, a fondé en 1979 et dirigé jusqu’en 2003 le Centre de recherches tsiganes de l’Université de Paris 5 – Sorbonne. Depuis 1982 il travaille en étroite collaboration avec le Conseil de l’Europe. Auteur de nombreux ouvrages, notamment Roms et Tsiganes, dans la Collection de poche Repères (Editions La Découverte) et Roms en Europe, Editions du Conseil de l’Europe.

Le Temps: La situation des Roms en Europe varie-t-elle énormément d’un pays à l’autre, quelles sont les grandes tendances?

Jean-Pierre Liégeois: Je crois important de rappeler qu’on s’inscrit dans mille ans d’histoire, dont plus de la moitié en Europe. Et aussi bien au cours de l’histoire que dans la période actuelle il n’y a pas de différence majeure concernant la situation des Roms d’un Etat à l’autre, ni de différence dans les politiques menées à leur égard. On peut proposer une typologie qui est le reflet des grandes tendances:

• Ce sont des politiques d’exclusion, par le bannissement hors du territoire d’un royaume, ou d’un Etat; il s’agit le plus souvent d’une disparition géographique, par le rejet hors du territoire; il peut s’agir d’une disparition physique, que la plupart des familles roms d’Europe ont eu à subir douloureusement sous le régime nazi

• Des politiques de réclusion: la disparition souhaitée géographiquement par un bannissement synonyme d’éloignement devient souhaitée socialement par l’enfermement et l’éclatement du groupe et des familles, accompagné d’une utilisation de la force de travail que peut représenter la communauté rom; c’est l’envoi aux galères, l’envoi dans les colonies à peupler, la déportation, l’esclavage, etc.

• Des politiques d’inclusion: par l’assimilation du Rom par son environnement. La disparition est alors culturelle, et le Rom n’est considéré que comme un marginal posant des problèmes sociaux; il n’est plus interdit mais contrôlé, il n’est plus rejeté mais assimilé.

Ces trois catégories peuvent être considérées dans une chronologie, mais elles peuvent aussi coexister car la volonté d’assimiler n’a jamais réduit le désir d’exclure, d’où le hiatus qu’on observe entre le discours politique central et l’action des collectivités locales. Aujourd’hui on entre dans une chronologie à rebours: il est davantage question, dans les discours politiques, d’exclusion plutôt que d’assimilation, et on en revient au fait que chaque Etat, comme au temps de la royauté, cherche à renvoyer les Roms dans l’Etat voisin.

En bref la négation des Roms est une des choses les mieux partagées d’Europe, et quand différence il y a, c’est plus en terme d’accentuation de telle ou telle action qu’en termes de présence ou d’absence de telle ou telle politique.

– Comment la situation est-elle en Suisse, en France, en Espagne et en Roumanie?

– Ma réponse à la question précédente vaut pour celle-ci… Il n’y a pas de différence majeure. La Suisse a eu des périodes d’exclusion violentes, pensons aussi à l’action de la Pro Juventute, dans sa section dites des «Enfants de la Grand-Route», qui s’inspirait du théoricien nazi Robert Ritter et qui a voulu faire disparaître les Manouches, Sintis, Jeniches… en enlevant les enfants à leur famille, en stérilisant les filles, de 1926 à 1973.
Les rois Catholiques d’Espagne voulaient aussi une disparition de la culture, de la langue, etc. des Gitans, et pour cela interdisaient notamment le regroupement des familles dans les collectivités locales.
On retrouve cette séparation des familles avec des taux presque similaires dans la politique du Despotisme éclairé de Marie-Thérèse d’Autriche et de son fils Joseph II, et aussi dans la loi française de 1969 qui plafonne à 3% de la population globale le rattachement des «Gens du Voyage» à une commune…

La Roumanie vit actuellement l’héritage à la fois de l’esclavage des Roms en Moldavie et Valachie jusqu’en 1856, et la période communiste, le tout dans une situation économique catastrophique et un rejet terrible, alors que 10% de la population roumaine est rom; mais la Roumanie développe de nombreuses actions en faveur des Roms: elle est le premier Etat d’Europe a avoir innové en plusieurs domaines, comme la mise en place d’un réseau d’inspecteurs de l’éducation, de médiateurs scolaires roms, de médiateurs de santé roms, de formation à distance des enseignants pour les Roms, de développement de matériel pédagogique adapté, etc. Dans la perspective de ce qu’on appelle des «bonnes pratiques» chaque Etat a tenté de développer des actions, mais elles sont en général peu connues, peu mises en valeur, peu partagées, et c’est un des rôles importants des organisations européennes de faire fonctionner des vases communicants afin que le meilleur de chaque Etat puisse servir de source d’inspiration pour les autres.

– Existe-t-il une politique européenne en la matière, ou au moins une volonté?

– Les Roms représentent la minorité la plus importante d’Europe, avec entre 10 et 12 millions de personnes. Un grand nombre d’Etats ont moins de citoyens qu’il n’y a de Roms en Europe. Par ailleurs ils sont présents dans tous les Etats. Ce sont des citoyens d’Europe, pour ne pas dire du monde. Ils n’ont pas de consulat ni d’ambassade, d’Etat de référence, ce qui est loin d’être une question théorique: par exemple quand un Etat développe une politique positive à l’égard des minorités, dans le cas de l’éducation scolaire et du matériel pédagogique, cela ne pose pas de problème technique car il suffit que telle ou telle minorité demande du matériel pour les classes, ou pour la formation des enseignants, à son Etat de référence: ainsi la minorité allemande, ou slovaque, ou roumaine, de Hongrie, peut emprunter un tel matériel à l’Allemagne, ou à la Slovaquie, ou à la Roumanie, mais cela ne peut pas se faire pour les Roms, d’où, d’une part, la vocation des institutions internationales, comme le Conseil de l’Europe, ou l’Union européenne, ou l’OSCE, de soutenir les Roms, et d’autre part la nécessité de coopération entre les Etats, pour des échanges, pour que fonctionnent des vases communicants, comme je l’ai indiqué déjà: que chaque Etat puisse bénéficier du meilleur de ce qui se fait dans les autres.

Par ailleurs, étant donné leur situation paneuropéenne, je propose un renversement de perspectives: les Roms ne sont pas des marginaux, mais ils sont au cœur de l’intégration européenne. En effet, deux faits majeurs marquent l’Europe depuis quelques années, qui sont la mobilité due aux migrations, et l’émergence des minorités depuis 1990 en Europe. Or les Roms, citoyens européens comme je l’ai dit, sont aussi mobiles, pas forcément nomades, ce qui est autre chose, mais mobiles en ce sens que l’organisation familiale, sociale, politique, passe par-dessus les frontières, et ils sont aussi membres d’une minorité. Ils représentent un paradigme dans l’Europe du XXIe siècle. Les Etats se trouvent devant l’obligation de gérer des situations complexes de multiculturalité, et les questions concernant les Roms sont exemplaires et peuvent servir de modèle.

– La crise actuelle en France est-elle une exception?

– J’en reviens à l’une des questions précédentes. La situation française n’est pas une exception, ni même la période de ces deux derniers mois en France. J’ai donné déjà des tendances historiques, mais sans remonter très loin dans le temps, le gouvernement mentionne explicitement qu’en 2009, environ 10 000 Roms ont été renvoyés dans leur Etat, et environ 8000 en 2008. Le nouveau dans la situation actuelle est qu’elle peut crever un abcès, en rendant visibles des actions menées jusqu’à présent en contrebande. La volonté de plusieurs Etats de renvoyer des Roms au Kosovo est aussi partagée, alors que les conditions d’un retour ne sont pas du tout réunies. On a connu aussi il y a deux ans pour l’Italie une attitude similaire à celle de la France de ce jour. On a connu aussi une série d’assassinats de Roms en Hongrie, une montée du parti nationaliste, de même qu’en Bulgarie…

– La crise aggrave-t-elle le rejet des Roms?

– Très certainement. C’est vrai tout au cours de l’histoire, les Roms sont des cibles faciles: on les méconnaît donc on développe n’importe quel discours à leur égard, qui vient justifier des attitudes puis des comportements de rejet. Jusqu’à présent ils n’avaient pas d’organisation politique pour les défendre et se poser comme interlocuteurs, ils ne peuvent que plier car ils sont en situation de faiblesse et il leur est difficile de s’opposer. Cela est vrai en cas de crise économique, mais aussi de crise politique: on a l’exemple du Kosovo, où seulement 10% des Roms ont pu rester au cours de la guerre, car les belligérants les accusaient d’être les partisans de leurs adversaires, et ils étaient pris en tenaille et menacés de tous côtés.

– Comment expliquez-vous ce rejet à travers le temps et les pays?

– Les Roms ne sont pas inconnus, mais méconnus, et l’image qu’on s’en fait passe par des représentations sociales, préjugés souvent cristallisés en stéréotypes, donc très difficiles à modifier. La différence déconcerte, et dès l’arrivée de familles dans l’Europe du 14e et XVe siècles commencent à se construire des images fondées sur des a priori, sur le fait qu’on ignore l’origine de ces familles, donc on l’invente. Concernant la mauvaise réputation, voici une anecdote, issue d’une enquête. Vous allez dans un village A et demandez aux personnes ce qu’elles pensent des Roms. Vous avez des réponses concernant par exemple le vol, et vous demandez alors des exemples concrets. On vous répond que dans ce village A on est très prudent et méfiant donc il n’y a pas de cas de vol avéré, mais que dans les villages B et C il y a de nombreux exemples. Vous allez en B, et alors on vous dit d’aller en A et C pour avoir des preuves de vol, et même chose en C. On est donc dans l’imaginaire, et au fil des siècles s’est constitué un réservoir de représentations dans lequel il suffit de puiser pour aller chercher les éléments dont on a besoin, pour justifier une attitude de rejet, un comportement discriminatoire, cela y comprit au niveau politique le plus élevé: encore actuellement il suffit d’analyser les discours politiques, notamment les débats dans tel ou tel Parlement, pour voir clairement que les discours s’alimentent à une image fausse, négative ou folklorique, qui vient ensuite justifier les décisions qui seront prises.

Ce qui me fait dire que le Rom est rarement défini tel qu’il est, mais tel qu’il est nécessaire qu’il soit pour des raisons politiques et de comportement à son égard. La diffusion des représentations induit un phénomène circulaire de cause à effet: les textes réglementaires s’alimentent à l’opinion commune, en saisissent des bribes qui varient avec l’air du temps, les consolident comme autant de vérités, les amplifient, les renvoient à ceux qui les possèdent déjà qui trouvent alors une vérification de leur opinion. Ce fait est fondamental, car la mise en place de nouvelles politiques se heurte à ce système des représentations. Pour que des attitudes et des politiques de respect puissent se confirmer, pour qu’émergent des propositions adaptées allant vers un respect des droits, il est indispensable que soient décristallisées les représentations séculaires qui bloquent la compréhension et perturbent la communication entre les Roms et leur environnement.

   

Le Temps Propos recueillis par Caroline Stevan jeudi26 août 2010

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Published by patrick - dans démocratie
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