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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 23:58

images-copie-5En déclarant samedi que "toutes les civilisations ne se valent pas", à l’occasion d’un discours sur la République, le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, a de nouveau tenté une OPA sur les terres du Front national. Il est vrai qu’à moins de 80 jours du premier tour de la présidentielle, il devient urgent pour son mentor, Nicolas Sarkozy, de reprendre la main sur une partie de l’électorat qui l’a fait roi en 2007. Cette petite phrase de l’exécuteur des basses oeuvres du sarkozysme finissant, prononcée à huis clos devant l’UNI, syndicat étudiant de l’ultra droite n’a donc rien à voir avec un « dérapage ».

L’UNI est en effet très proche des milieux d’extrême-droite et sert de passerelle pour faire passer des messages à la base du FN. C’est dans ce foyer de la branche la plus à droite du gaullisme, fondé en 1968 par Jacques Foccart et les responsables du SAC, Pierre Debizet et Charles Pasqua pour « regrouper tous ceux qui entendent soustraire l’éducation nationale à l’emprise communiste et gauchiste et défendre la liberté en luttant contre toutes les formes de subversion », que le clan du « 92 », emmené par Nicolas Sarkozy, a fait ses premières armes... Preuve s’il en fallait une qu’il ne s’agissait pas d’une initiative personnelle du ministre de l’Interieur, mais bien d’une opération commandée en direct de l’Élysée.

 

Mais le Ministre ne s’en est pas tenu à ces propos abjects, il les a justifiés en appelant à "protéger notre civilisation" et en s’en prenant à la gauche. "Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas... Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient", a-t-il poursuivi, ajoutant : "celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique". Cette rhétorique digne de Maurras démontre la « nervosité » d’un clan prêt à tout, y compris le plus obscène, pour éviter la défaite.

 

En prononçant un discours ouvertement xénophobe et raciste, le ministre de l’Intérieur - qui est aussi le ministre de l’immigration et des Cultes et de l’Outre-mer - a franchi un pas de plus vers sa qualité d’adhérent d’honneur du FN que Marine Le Pen lui avait attribué lors de ses dernières « sorties » sur l’augmentation du nombre de fidèles musulmans qui posait "problème", ou encore : "les deux tiers des échecs scolaires, c’est l’échec d’enfants d’immigrés". Claude Guéant joue au rabatteur de voix sur un mode dangereux : le racisme et la guerre de civilisations sont des bombes à retardement. Ceux qui s’y frottent risquent de s’y brûler.

 

Que dire de plus de cette déclaration lamentable ?

Trois choses :


-  La première est qu’il est peut-être temps de proposer qu’à côté du CSA, qui vérifie le temps de parole et de la Commission des comptes de campagne, qui valide le financement de l’élection présidentielle, soit institué une Haute Autorité chargée de faire respecter un code de déontologie minimum entre les participants à la joute présidentielle. Trop c’est trop et on peut se demander jusqu’où va aller la compétition entre le FN et l’UMP.

 

-  La seconde est qu’en prononçant ces mots, Claude Guéant ressuscite « la guerre de civilisations » , théorisée par Hunttington dans son livre sur le choc des civilisations et qui a servi de bréviaire et de talisman politique aux néo-conservateurs américains, avec George W Bush, de 2001 à 2008. C’est au nom de cette théorie que, après le 11 septembre, le président américain a déclenché deux guerres en Irak et en Afghanistan, qui ont alimenté le terrorisme au lieu de l’éradiquer. Cette lutte entre le Bien et le mal n’a débouché que sur des échecs. En voulant différencier les civilisations et les hiérarchiser, on différencie et on hiérarchise les hommes et on bascule dans le racisme et la classification des races. Sans le savoir, Guéant paraphrase l’essai de Gobineau sur l’inégalité des races, paru en 1853, dans lequel il procédait à un savant mélange entre races et civilisation pour justifier la supériorité de la civilisation occidentale qui devait proscrire le métissage, au risque de s’abîmer et d’entraîner l’humanité dans sa perte. Guéant ajoute un élément à la théorie de Gobineau : la civilisation occidentale est supérieure parce qu’elle a inventé la démocratie... Quand on voit comment cette démocratie se comporte à l’égard de ses propres citoyens ou des étrangers qui sont sur son sol, on peut douter de cette nouvelle version de l’inégalité des civilisations.

 

-  Enfin, ces propos marquent une nouvelle étape dans la dérive islamophobe, devenue un des enjeux de la campagne électorale. La semaine dernière au Sénat, une sénatrice socialiste n’a-t-elle pas présenté un texte demandant l’interdiction du voile dans l’espace public pour les gardes maternelles des jeunes enfants ?

Je fais une proposition qui va peut être surprendre mais qui a pour mérite d’établir un contre-feu par rapport à ces « guéanteries ». Pourquoi ne pas supprimer le mot « race » de l’article premier de la Constitution française ? Ce terme fait référence à une époque où la hiérarchie des races et des civilisations allait de soi. Nous savons aujourd’hui que les races n’existent pas. Le nazisme nous en a vacciné, l’apartheid aussi. De plus ce terme entre en contradiction avec la loi Gayssot qui réprime le racisme. Je sais bien que cette suppression ne changerait pas radicalement les termes du débat, mais ce serait un acte pédagogique fort. Quand à la fin du XVIIIème siècle les révolutionnaires français rédigèrent leur texte fondateur, l’esclavage n’était pas aboli. Les scientifiques du XIXe siècle étudiaient les races et civilisations qu’ils classifiaient entre « supérieures » et « inférieures ». Tout ce racisme scientiste est décrit fortement dans la « Vénus noire », ce film consacré à la Vénus hottentote présentée comme un animal de foire, examinée et disséquée par les membres éminents de l’Académie de Sciences. Bien d’autres épisodes ont suivi, comme celui de l’exposition coloniale de 1930 où, en plein Paris, on exhiba des représentants des peuples colonisés par la France comme des bêtes en cage... Mais nous sommes en 2012, deux mois après l’ouverture par Lilian Thuram de l’exposition « Exhibitions » , consacrée à ces dérives du relativisme culturel.

 

Guéant nous fait revenir en arrière, dans un passé colonial où la France, sous l’impulsion de Jules Ferry, voulait civiliser les peuplades inférieures au nom du « Progrès » et de la « Raison ». La seule différence entre Jules Ferry et notre nouveau Gobineau ? Ferry nous légua l’école publique, laïque et obligatoire. Guéant nous apporte les camps de rétention, les expulsions et des déclarations dignes de « Minute » et de « Je suis partout ».

 

Honte à vous Claude Guéant !

Noël Mamère, le 6 février 2012

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Published by patrick - dans démocratie
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