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12 septembre 2011 1 12 /09 /septembre /2011 00:45

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 La force émotionnelle du 11 septembre, c’est la stupeur qui laisse sans voix et sans référence des centaines de millions de gens. L’événements de prime abord est inexplicable. Mais il va donner de l’eau au moulin des partisans du « choc des civilisations », ces tenants d’une prophétie auto-réalisatrice. Les attentats du 11 septembre seraient ainsi le révélateur des nouvelles fractures planétaires, fractures béantes, irréconciliables, permanentes.

 

10 ans après, nous sommes en plein paradoxe. La révolution démocratique arabe après la chute des régimes communistes à l’Est ou les révolutions citoyennes en Amérique latine montrent le caractère universel de l’aspiration démocratique. Alors que nous assistons à une mondialisation des libertés, les pays censés représenter le camp démocratique ont limité les libertés publiques, fait reculer l’idée de justice internationale, œuvré à l’accaparement des ressources et désigné comme bouc émissaire l’étranger.

 

Les obsessions sécuritaires nées du 11 septembre se sont traduites par la recherche d’un ennemi intérieur et un durcissement des législations dans de nombreux pays. La peur et l’inquiétude sont devenus les ingrédients d’une politique autoritaire d’Etats dont les fonctions se réduisent de plus en plus souvent aux seules fonctions régaliennes. Les conséquences du 11 septembre avaient été de longue date dénoncées par des écologistes critiques de la domination de la technique. Jacques Ellul, par exemple, montrait qu’ «  il fallait dénoncer tout le monde pour être certain d’appréhender le criminel ».

 

Cette logique sécuritaire va de paire avec le recul de l’idée de justice internationale, alors même que cette justice se met en place avec la Cour Pénale Internationale, avec l’application de Conventions internationales, de normes mondiales, de constructions d’ensembles continentaux. Ce recul de l’idée de justice est illustré par la démission de la communauté internationale devant le scandale de pays comme la Chine ou les USA qui refusent d’accepter le principe même que leurs ressortissants puissent être déférés. Elle est renforcée par les pratiques illégales comme les camps de rétention de Guantanamo, les assassinats ciblés, les enlèvements par Etats interposés, les écoutes illégales par la NSA.

 

Ce recul de l’idée de justice trouve aussi sa traduction dans les guerres et les occupations d’Irak ou d’Afghanistan. Ce sont des guerres de nature politique, économique et écologique visant à contrôler les ressources et les routes des ressources gazières et pétrolières. Plus la crise énergétique à long terme impacte notre devenir, plus la fuite en avant dans le court-termisme devient la seule réponse. L’effondrement des tours a correspondu aussi dans l’imaginaire et la mémoire collective à un effondrement d’un système et d’un mode de vie occidental qui ne peut plus perdurer. Cette  crise de civilisation là ne fait que commencer. Elle exprime l’incapacité de  nos gouvernants à assumer la transition énergétique nécessaire, à sortir de l’économie carbone et du nucléaire civil ou militaire.

Mais les libertés publiques et la justice internationale ne sont pas les seules victimes du 11 septembre : l’étranger est une victime collatérale. Plus nos frontières sont soumises au libre échange des marchandises, à la dictature des marchés, à la  dérégulation de la finance internationale, à la violation de la souveraineté populaire dans tous les domaines, plus elles se referment face aux hommes et aux femmes qui fuient la misère, la violence, les épidémies souvent provoquées par l’explosion des inégalités. La figure de l’autre, en particulier  de  « l’immigré arabo-musulman », essentialisé et ethnicisé est devenue le bouc émissaire de nos propres peurs. Le national populisme en Europe comme le mouvement des Tea party aux Etats Unis expriment cette défiance de populations qui cherchent dans le repli sur soi  et la chasse aux pauvres la solution illusoire de leurs problèmes.

 

Si Ben Laden comme Bush n’ont pas gagné, ils n’ont pas perdu la partie. Le 11 septembre suivi par la guerre d’Irak ont renforcé le fossé entre le monde arabo-musulman et l’occident. Même si les discours d’Obama ont permis de revenir sur cet aspect, cette fracture reste béante. Elle s’est traduite dans le monde occidental et notamment en France par une montée de l’islamophobie. Pourtant l’on peut résister  à cette spirale de la haine. Mon expérience de juge m’amène à penser qu’il faut être ferme face aux terroristes mais sans jamais oublier nos valeurs. La meilleure illustration a été la résistance humaniste de la Norvège au terrorisme fasciste à laquelle elle a été soumise. La société norvégienne unanime a refusé l’engrenage mortel qui s’offrait à elle. Elle a opposé un devoir d’hospitalité et de tolérance à l’action et au projet criminel d’Anders Behring Breivik. Les révolutions démocratiques arabes ont montré que le pire n’est pas toujours sur, que les dictatures meurent aussi, que  loin d’être un facteur de protection face au terrorisme elles l’alimentent en privant de liberté des dizaines de millions d’hommes et de femmes.

 

Le chômeur Mohamed Bouazizi est devenu moins de quatre mois avant la fin du milliardaire terroriste Ben Laden le symbole du renouveau démocratique, de ce besoin irrépressible de justice, de respect et de dignité. Nous sommes dix ans après le 11 septembre devant le choix d’une société globale de surveillance fondée sur la peur et la stigmatisation ou d’une transition économique, énergétique, démocratique fondée sur les principes de coopération et de sécurité humaine  J’ai pour ma part choisi la voix de ce changement juste, celui tracé par l’écologie politique.

 

Eva Joly

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Published by patrick - dans société
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