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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 18:37

 L'Histoire, dès lors qu'elle concerne des centaines de milliers d'individus, mais aussi leurs histoires personnelles, ainsi que des questions de territoires, ou encore  des symboles aussi forts que ceux de pays, de patrie, de nation, de liberté, n'est jamais très simple à mettre en perspective.  Benjamin Stora, historien bien connu, avait fait un important travail sur les mémoires de la guerre d'Algérie il y a une dizaine d'année. Un article, qui a plus de 10 ans d'âge, retrace bien cet ensemble d' enjeux

Benjamin Stora, La Tribune, 19 août 2000

Le travail historique sur la mémoire s'est exercé ces dernières années, surtout, à propos et autour des séquences contemporaines de la guerre : traumatismes des victimes, meurtrissures de la nation, récits de guerre des anciens combattants. La volonté des victimes des guerres de faire inscrire leur expérience dans un cadre collectif produit de la mémoire qui modifie, en retour, les mémoires nationales. Les guerres et la fabrication des mémoires Autour de la Seconde Guerre mondiale, en Europe, chacune des mémoires nationales a connu sa part d'oublis ou d'occultations. Les pays se sont forgés une mémoire de l'occupation nazie mettant l'accent sur sa singularité. En France, trente années se sont aussi écoulées avant que ne commence un véritable examen du régime de Vichy et de la collaboration. L'histoire doit quelquefois s'écrire contre la mémoire ou, plus précisément, contre ses mythes et ses occultations.

 A propos de la guerre d'indépendance algérienne, longtemps des mécanismes de refoulement et de dénégation ont rongé les fondements mêmes des sociétés française et algérienne(1). Mais depuis 1999, de part et d'autre de la Méditerranée, deux événements ont signalé qu'un cap a été franchi.En France, les députés adoptent, le 10 juin 1999, un projet de loi sémantique qui substitue l'expression «guerre d'Algérie» à celle «d'opérations de maintien de l'ordre en Afrique du Nord». En Algérie, le président Abdelaziz Bouteflika annonce, le 5 juillet 1999, que des aéroports du pays porteront désormais les noms de figures historiques de la guerre d'indépendance jusque-là bannies de l'historiographie officielle. En France, la crise de l'Etat-nation a entraîné une sorte de décolonisation intérieure, en permettant à différents groupes minoritaires, en particulier les jeunes issus de l'immigration maghrébine, de reconquérir leur propre histoire. En France et en Algérie, des «groupes mémoriels» ont accentué la remise en question de l'histoire officielle

Le «cas algérien»

Le passé colonial de la France ne se limite pas seulement à l'Algérie. Il y a eu l'Afrique noire ou l'Indochine. Pourtant, l'histoire coloniale de la France se transmet dans la société française surtout à travers le «cas algérien». La place de l'Algérie dans l'histoire coloniale française est tout à fait singulière. A la différence des autres colonies, comme le Maroc ou le Sénégal par exemple, la France a voulu assimiler, annexer l'Algérie à son propre territoire. Le legs de cette histoire est donc lourd puisqu'il y a eu dépossession foncière des indigènes musulmans, dépersonnalisation culturelle, relégation du religieux et effacement des traces étatiques antérieures. L'échec de cette intégration de l'Algérie à la France est un grave revers pour le nationalisme français de type républicain assimilationniste. Cette défaite d'un certain nationalisme français face à l'émergence du nationalisme algérien provoquera un traumatisme profond difficile à dépasser. C'est pourquoi l'histoire coloniale de la France en Algérie pèse d'un poids si lourd dans la conscience française. Elle frappe la droite traditionnelle française, soucieuse d'affirmation nationaliste et patriotique. Elle atteint également la gauche qui a fait voter, en 1956, les «pouvoirs spéciaux», ensemble de textes qui étendent la guerre par l'envoi du contingent.

La gauche française, majoritairement jacobine et enfermée dans le sentiment de l'Etat unitaire, s'est longtemps battue pour l'apport des «lumières républicaines aux indigènes». La gauche française, mis à part les minorités trotskystes et anarchistes, a toujours campé sur une position «assimilationniste», c'est-à-dire l'intégration radicale de l'Algérie à la France. Elle s'est retrouvée surprise, en mauvaise posture, par l'apparition du nationalisme algérien engagé dans la lutte armée, et a eu du mal à faire son examen de conscience sur la «question algérienne».

 Et ce n'est pas tout à fait un hasard si, en 1982, des officiers de haut rang qui s'étaient rendus coupables d'un putsch contre la République, c'est-à-dire les généraux Raoul Salan, Maurice Challe, Edmond Jouhaud, André Zeller, ont été réintégrés dans les rangs de l'armée française par François Mitterrand, devenu président de la République. Mais cette réintégration a provoqué une grave crise à l'intérieur des rangs du Parti socialiste, car la génération de ceux qui étaient entrés en politique contre la guerre coloniale, des hommes comme Lionel Jospin, Pierre Joxe ou Michel Rocard, ne pouvaient accepter une telle décision.

Très longtemps, l'absence de reconnaissance légale de la guerre d'indépendance algérienne a signalé la crise que la perte de l'Algérie a fait courir au nationalisme français (2). En effet, selon la formule consacrée de l'époque, «l'Algérie c'était la France». Comment un Etat unitaire jacobin pouvait-il admettre ce qu'il considérait comme une amputation du territoire national ? L'apparition du nationalisme algérien, qui demande la séparation avec la métropole, a entraîné une crise profonde de l'état-nation en France. Il a fallu attendre une quarantaine d'années pour que soit surmonté ce traumatisme de l'amputation, vécu comme une défaite du sentiment national.France, 10 juin 1999, la reconnaissance sans les réparations .

Trente-sept ans après les accords d'Evian de mars 1962, le gouvernement de Lionel Jospin, dans la quasi-unanimité politique, estime qu'il est temps de «parler» d'une affaire purement symbolique. Le jeudi 10 juin 1999, l'Assemblée nationale débat une proposition de loi sémantique : substituer l'expression «guerre d'Algérie» à celle d'«opérations de maintien de l'ordre en Afrique du Nord» dans tous les textes législatifs et réglementaires. On parle donc de «guerre d'Algérie», ce qui est un pas en avant dans la reconnaissance de cette guerre; mais pas encore de «guerre en Algérie», ce qui signifierait reconnaître l'entité séparée de l'Algérie avec la France. Sur un autre registre, le fait de substituer les termes de guerre d'Algérie à ceux d'«opérations de maintien de l'ordre» aura des conséquences sur l'enseignement de l'histoire et l'accès aux archives. Le secrétaire d'état Masseret a placé l'adoption de cette loi sous le signe d'une «réconciliation avec l'Algérie», suivi en cela par des députés. Ainsi Jacques Floch, député du PS de la Loire-Atlantique, a déclaré à la tribune de l'Assemblée : «Enfant pendant la Seconde Guerre mondiale, jeunes gens mobilisés en Algérie, nous avions tous un compte à régler avec la guerre.» Il était jeune technicien agricole lorsqu'il avait été appelé, en 1958, comme deuxième classe à Oran. Il va défendre à la tribune de l'Assemblée une histoire «commune à celle des peuples du Maghreb, afin d'engager une véritable réconciliation».Mais il s'agit aussi d'une réconciliation de la France avec sa propre histoire, essentiellement par l'intermédiaire de la grande famille des anciens combattants. Les trois parlementaires de droite -Georges Colombier (DL), Didier Quentin (RPR) et François Rochebloine (UDF)- insisteront plutôt sur la réconciliation de leur famille politique avec celle des combattants : «Un quart de siècle s'est écoulé sans que les sacrifices consentis par nos soldats dans ce conflit aient été pleinement reconnus.» Cette reconnaissance de la guerre, trente-sept ans après, se fait surtout pour et par le «groupe» des soldats français (3). Ainsi, Martine David est chaleureusement applaudie lorsqu'elle déclare : «Nous décidons de redonner aux anciens combattants l'honneur et la dignité que l'histoire leur avait pris.» Des déchirures apparaissent, Jacques Desallange (MDC, Aisne), mobilisé à dix-neuf ans, évoque le grand «secret», la torture qui «taraudait nos jeunes consciences». Immédiatement, François Rochebloine (UDF, Loire), âgé de neuf ans en 1954, s'insurge : «Nous ne pouvons pas laisser accréditer l'idée que nos militaires se seraient systématiquement mal comportés.» La reconnaissance de cette guerre ne vise pas à la réparation des horreurs commises contre les populations civiles algériennes. La France n'a pas reconnu en son temps cette guerre, puis durant plus de 37 ans à ignoré ses adversaires, en l'occurrence les nationalistes algériens. Et partant, elle ignore les exactions commises au nom de la France par des officiers de l'armée française. C'était se soustraire à la vérité pour ne pas assumer les actes répressifs -des milliers de villages rasés (8 000 en tout), une déportation/déplacement de près d'un million d'Algériens (4), des centaines de milliers d'emprisonnés, une violence perpétrée contre les populations civiles avec leur lot de massacres et de tortures au quotidien. Un chapitre est donc ouvert dans ce domaine. Une «judiciarisation» de cette séquence semble inexorable.

 Dans l'immédiat, ce qui domine c'est le travail historique de recensement des pertes subies et des traumatismes provoqués parmi les populations civiles. Mais, également, la volonté de s'éloigner des attitudes dangereuses de revanche qui entendent répéter, rejouer la guerre d'Algérie.Un «sudisme» à la française

La reconnaissance du statut d'«anciens combattants» aux anciens d'Algérie a longtemps été l'objet de revendications et aussi de manipulations, notamment par l'extrême droite. La mémoire «anciens combattants», comme toute mémoire qui cultive les souvenirs de la guerre, peut être dangereuse. Elle peut se transformer en une mémoire de la revanche si elle se maintient à l'état de ressentiment de longues années durant, tapie de manière souterraine à l'intérieur de la société française. Revanche perpétuelle contre les anciens ennemis avec qui toute réconciliation semble impossible. Et l'extrême droite puise abondamment dans ce vivier de mémoires blessées. Une partie importante du discours xénophobe en France puise sa force dans la séquence de l'Algérie française, même s'il faut faire aussi toute sa place à la question du chômage, à la «fracture sociale», au discrédit qui frappe la classe politique française avec des affaires de corruption, à la crainte de la mondialisation et d'une Europe supranationale, donc le repli dans le nationalisme étroit (5).

Mais il y a bien une singularité française qui doit beaucoup à sa propre histoire, celle de Vichy, pour comprendre les désastres nés de l'antisémitisme, celle du colonialisme qui se perpétue par la ségrégation et le racisme en direction des minorités musulmanes. Il est alors possible d'évoquer le «sudisme», comme idéal né au plus fort de l'Algérie coloniale, pour caractériser une attitude profondément ancrée dans la société française actuelle.

Ce «sudisme» se réfère en fait à certains traits de l'histoire américaine de la seconde moitié du XIXe siècle, à savoir l'implantation réussie de colons venant d'Europe, et la destruction puis la ségrégation à l'égard des indigènes, une forme d'esclavagisme accompagnée d'un décollage économique, un esprit pionnier et des grands espaces que l'on croit vierge à conquérir. Ce mot «sudisme» convient le mieux pour définir cette idéologie qui, à l'égard des Algériens musulmans, pratique au XIXe siècle une politique visant soit à l'assimilation radicale avec perte des origines, soit à l'éviction de la sphère publique. Cette idéologie du «sudisme» a traversé la Méditerranée après l'indépendance de l'Algérie pour s'installer en France. Elle sera essentiellement tournée contre les enfants issus de l'immigration algérienne qui refusent la discrimination raciale et entendent voir appliquer l'égalité des droits. Depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962, l'influence et le poids des partisans du «sudisme» dans la vie politique et intellectuelle de l'Hexagone se sont amplifiés. Pendant de nombreuses années, le «sudisme» s'est trouvé cantonné dans le ghetto des pieds-noirs nostalgiques de l'Algérie française. Il faut d'ailleurs mentionner qu'une grande partie des pieds-noirs n'a pas partagé cette vision nostalgique et s'est intégrée progressivement dans la France des années soixante-dix. Dans ce ghetto d'une nostalgie réactionnaire se trouvaient également des soldats perdus du putsch contre la République française d'avril 1961, des officiers englués dans le marécage des colonies perdues et des partisans d'une extrême droite ayant toujours préféré Pétain à de Gaulle. Leur sortie dans un espace public plus large s'est opérée au début des années quatre-vingt au moment où la gauche est arrivée au pouvoir.

La réhabilitation des généraux putschistes en 1982 a libéré bien des énergies, cassé bien des tabous. Il était alors possible de se réclamer à nouveau et ouvertement partisan du modèle colonial de l'Algérie française. Les «nostalgiques» ont alors contaminé des fractions significatives de «petits blancs» français hantés par la perspective du chômage et laissés en désarroi idéologique par la crise des valeurs traditionnelles de la gauche et de la République. La force du «sudisme» devient alors redoutable. L'extrême droite, avec le Front national alors en pleine ascension, réactive une mémoire de revanche tournée contre les immigrés, et puise pour son recrutement dans le vivier des mémoires de l'Algérie française. La guerre d'indépendance algérienne et l'illusion de l'Algérie française favorisent l'émergence d'une puissante extrême droite incarnée alors par le Front national. Le discours de cette organisation vise explicitement les immigrés algériens en leur disant : «Puisque vous avez voulu l'indépendance de l'Algérie, pourquoi êtes-vous encore en France ?» Ce discours veut rejouer sans cesse la guerre d'indépendance algérienne, cette fois-ci en prenant sa revanche sur les Algériens venant en France depuis de nombreuses années (tout comme les autres immigrations) pour des raisons économiques (6).

Ce n'est pas seulement un discours, mais des passages à l'acte se produisent : les Algériens sont les principales victimes des crimes racistes en France depuis une vingtaine d'années. Le passé de la guerre d'indépendance algérienne pèse toujours plus lourdement dans le présent français. Pour de larges secteurs de la société française, la guerre d'Algérie n'est pas encore terminée. Ce sentiment tend à disparaître avec le départ de la génération des anciens d'Algérie. Les générations françaises de la guerre d'Algérie, c'est-à-dire une grande partie des pieds-noirs ou des soldats français ayant combattu en Algérie (à savoir plus d'un million de soldats) ont aujourd'hui entre 55 et 70 ans. C'est l'âge de la maturité et de l'arrivée aux affaires dans le registre économique et sur le plan politique.

Mais c'est l'âge aussi où l'on s'éloigne des préoccupations d'une autre génération voulant une société citoyenne, démocratique, métissée. Le «sudisme» à la française s'efface donc, progressivement, avec également l'irruption des «beurs», les jeunes issus de l'immigration algérienne. La jeunesse et la sortie d'un imaginaire de guerre

L'histoire récente du passé colonial algérien suscite un intérêt certain parmi les jeunes issus de l'immigration algérienne, désormais français. Dans les volontés touchant à la réappropriation des héritages de mémoires, se manifestent aussi, le rejet des stratégies assimilationnistes, l'invocation à la multiplicité d'appartenance culturelle et religieuse qui n'est pas incompatible avec la République. Par leur activité citoyenne en France, les enfants issus de l'immigration algérienne freinent le transfert d'une mémoire coloniale, dangereuse. Dans leur quête de réappropriation et de reconnaissance de mémoires, ils se heurtent à ceux qui refusent la réalité de l'histoire coloniale, qui portent cette mémoire de revanche déjà évoquée. Ces derniers construisent un type de souvenirs bien particulier qui embellissent la période coloniale, transformée en une sorte de paradis saccagé par des «fanatiques musulmans» obligeant à l'exode des Européens abasourdis et incompris; ils nient l'évidence des massacres perpétrés avant et pendant la guerre d'Algérie. Il en est ainsi du 17 Octobre 1961, où a eu lieu une répression terrible d'une manifestation de travailleurs algériens à Paris (7).Longtemps ce massacre restera enfoui dans la mémoire collective française. Le travail de réappropriation de la mémoire passe par des mobilisations dans la société. Ainsi, en octobre 1998, une association d'enfants issus de l'immigration algérienne en France, Au nom de la mémoire, a manifesté devant les grilles du palais de justice de Bordeaux pour dire que Maurice Papon n'avait pas seulement déporté des juifs de Bordeaux, mais qu'il était aussi le préfet de police de Paris au moment de la répression d'Algériens le 17 Octobre 1961.

Pendant de nombreuses années, de l'indépendance algérienne en 1962 à l'an 2000, la mémoire transférée de la guerre d'indépendance algérienne a été celle de la répétition du conflit, dévoilant des attitudes de revanches, signalant la proximité des désirs dangereux. Le transfert de mémoire algérienne qui apparaît de nos jours, porté en particulier par les enfants (et petits-enfants) de l'immigration algérienne, laisse voir d'autres enjeux. Ces derniers invoquent la multiplicité d'appartenance culturelle. Ils accompagnent le mouvement de la société signifiant que la démocratie ne peut s'inscrire que sous le signe du pluralisme. En se prononçant pour l'obtention de droits civiques et contre la ségrégation, ils appellent la société à se reformer au nom de ses propres valeurs. Ce faisant, ils entendent accomplir toutes les virtualités contenues dans le pacte républicain : l'égalité des chances pour tous les citoyens, quelle que soit leur origine. Un «multiculturalisme à la française» (à ne pas confondre avec l'enfermement communautaire) émerge, fondé sur un ordre juridique où s'épanouissent les droits individuels et collectifs (8). Peut alors commencer une remémoration tranquille du passé colonial, où se devinent des rencontres, des brassages, mais aussi des oppositions; reconnaissance lucide débarrassée des excitations et des haines qui freinent la répétition des imaginaires de guerre, brisent des opinions déjà formées souvent réduites à l'état de stéréotypes.

Algérie, 5 juillet 1999, le retour des «pères maudits» :

Du côté algérien, le retour dans l'espace public de figures longtemps occultées du nationalisme, particulièrement celle de Messali Hadj, est particulièrement significatif. Pendant longtemps, l'histoire a été massivement utilisée en Algérie pour justifier l'orientation politique du régime. Une histoire officielle s'édifie après 1962 qui met au secret des séquences entières de la guerre d'indépendance (les affrontements tragiques entre le FLN et les messalistes, le rôle décisif de la Fédération de France du FLN, la mise à l'écart des «berbéristes» et communistes dans les maquis, l'engagement des femmes dans la lutte nationaliste, etc.).

 Cette histoire efface les noms des principaux acteurs de cette guerre. Jusqu'aux années quatre-vingt-dix, le mode de commémoration provient de la nécessité de s'imaginer des racines et des origines qui occultent les pères fondateurs du nationalisme des années trente, puis les instigateurs du soulèvement anticolonial de Novembre 1954. Ce meurtre des pères du nationalisme (Messali Hadj, Ferhat Abbas) (9), puis des pères de la révolution (Mohamed Khider, Mohamed Boudiaf, par exemple), était peut-être nécessaire pour le passage à la lutte armée, puis à l'indépendance. Mais une fois ces actes accomplis, la société risquait de plonger dans une anarchie meurtrière s'il n'y avait pas réconciliation avec les «images» de ces pères. Ce qui, longtemps, n'a pas été le cas en Algérie. Octobre 1988, moment du départ des émeutes urbaines qui ont ébranlé profondément le régime algérien, apparaît comme une date fondatrice pour l'écriture d'une autre histoire. Elle représente dans l'histoire postcoloniale de l'Algérie une date rupture, en ce qu'elle marque la fin du récit unanimiste de type populiste scandé par le parti unique, le FLN, installé au pouvoir depuis 1962. Aux temps optimistes et conquérants de l'édification de la nation séparée du long moment colonial, succédera, à partir de ce moment, une période de doutes puis d'interrogations.

En 1992, l'interruption du processus électoral en Algérie ouvre une série de questions sur les malentendus identitaires qui travaillent ce pays

.Aujourd'hui, l'Etat perd progressivement le contrôle du monopole d'écriture de l'histoire. La presse algérienne rend compte de colloques organisés autour des personnages «retrouvés» du nationalisme indépendantiste. Le 5 juillet 1999, le nouveau président algérien, Abdelaziz Bouteflika, annonce que des aéroports algériens vont porter le nom de personnages illustres. mais «maudits», écartés longtemps des histoires officielles. Le nom de «Messali Hadj» est donné à l'aéroport de Tlemcen, sa ville natale. L'aéroport de Béjaïa (ex-Bougie) portera désormais le nom de «Abane Ramdane», le fédérateur de la résistance algérienne pendant la guerre d'indépendance livrée à la France, assassiné par ses compagnons du FLN en décembre 1957. Le nom de «Krim Belkacem», leader historique du nationalisme algérien en Kabylie, puis l'un des «patrons» du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), à partir de 1958, est donné à l'aéroport de Hassi Messaoud. Krim Belkacem fut assassiné en Allemagne en 1970, alors qu'il s'opposait à la politique du président algérien de l'époque, Houari Boumediene. Le nom d'un autre important personnage est donné à un aéroport, celui de Biskra : Mohamed Khider, l'inflexible chef de guerre du FLN, arrêté par les militaires français en octobre 1956, assassiné en janvier 1967 à Madrid.

Le retour de ces leaders, tous victimes d'une violence entre Algériens, témoigne du caractère indestructible de certaines réalités de la guerre d'indépendance algérienne : ses origines lointaines, socialistes et arabo-musulmanes, avec Messali Hadj; ses aspects composites et kabyles avec la personnalité de Krim Belkacem; ou ses refus de domination du militaire sur le politique comme en témoigne le combat livré (et perdu) par Abane Ramdane. Mais ce «retour» s'inscrit dans des lieux qui doivent être «regardés». Ces lieux choisis par le pouvoir algérien sont des espaces de communication, de modernité, de circulations rapides et de déplacements. Ils sont aussi des lieux-frontières, intermédiaires, sorte de no man's land, où l'on arrive, bien sûr, mais où il faut être prêt à (re)partir. Mais l'essentiel de l'intérêt pour l'itinéraire de personnages «illustres», qui ont été effacés un temps des mémoires, s'explique par le besoin de socle et de chair pour faire pièce à l'hégémonie des idéologies qui ont longtemps dominé la scène intellectuelle en Algérie. Le retour des figures «maudites» sur la scène publique exprime aujourd'hui ce qui se formule difficilement ailleurs. La demande de biographies répond au manque de sens qui caractérise une histoire officielle, souvent anonyme et morne. Les récits qui reviennent décrivent des parcours hors normes d'hommes débarrassés des préjugés de leurs temps, porteurs d'ambitions inouïes pour leur pays, décidés à prendre eux-mêmes leur destin en main. Ces parcours citoyens invitent les générations nouvelles à prendre le monde au sérieux, dans sa dimension tragique et exubérante.

Le franchissement d'un seuil

La reconnaissance par la France de la guerre d'indépendance algérienne, par des textes juridiques votés à l'Assemblée nationale et au Sénat, et les premières initiatives sur la question des archives permettent de dire qu'un seuil est franchi par la France pour commencer à assumer son passé algérien. Il ne s'agit plus aujourd'hui de connaître la guerre d'Algérie, désormais inscrite dans les manuels scolaires en France, mais bien de la reconnaître dans l'espace politique. L'accès aux archives militaires permet d'ores et déjà les premières soutenances de thèses sur La justice pendant la guerre d'Algérie, une Histoire des insoumis et des objecteurs ou des monographies par exemple sur La wilaya III à travers les archives militaires françaises. Il devient possible de nommer la guerre, donc de lever une amnésie avec la possibilité de fixer des souvenirs, condition indispensable pour que cesse le refoulement des exactions et des crimes liés à cette période tragique. C'est ainsi que la question de la torture refait surface aujourd'hui en France.

A la suite du témoignage publié dans le journal le Monde du 20 juin 2000 d'une ancienne militante algérienne, Louisette Ighilahriz, qui affirmait avoir été torturée par les généraux Bigeard et Massu pendant la «Bataille d'Alger» en 1957 (10), ces derniers sont sortis de leur silence. Si le général Bigeard a réfuté en bloc toutes ces affirmations, le général Massu a déclaré : «Non, la torture n'est pas indispensable en temps de guerre, on pourrait très bien s'en passer. Quand je repense à l'Algérie, cela me désole, car cela faisait partie d'une certaine ambiance. On aurait pu faire les choses différemment (11).»

Ces déclarations confirment que, pendant la guerre d'indépendance algérienne, la torture ne relevait pas de la bavure exceptionnelle. Elle était une des modalités ordinaires de cette guérilla généralisée, et elle n'était pas aussi «nécessaire» qu'on l'a dit souvent. Le cas de l'homme qui a placé une bombe au milieu d'une foule et qu'il s'agit de faire avouer avant qu'elle n'explose, est un alibi. Ce genre de situation est trop rare pour justifier une pratique massivement utilisée, et trop abstraite pour justifier un agissement dégradant pour les victimes et les bourreaux. Par la torture, il s'agit moins d'obtenir des aveux que d'humilier l'autre, de le nier dans son humanité (12).

 Le déni français de la guerre d'indépendance algérienne s'enracinait dans une double attitude : l'angoisse de ne rien laisser perdre et la propension à tout oublier, à la fois une volonté de revanche et de l'indifférence. La société française sort lentement de cette contradiction grâce à la volonté de connaissance et de justice des nouvelles générations issues de l'immigration et au besoin de transmission des anciens; ainsi qu'à l'ouverture des archives étatiques qui permet aux historiens de dépasser le seul point de vue des expériences vécues. Malgré cela, on est encore loin d'être passé de la connaissance historique à la reconnaissance politique.

A travers la guerre d'indépendance algérienne, c'est tout le passé colonial de la France qui reste à réexaminer. La guerre d'Algérie continue parce que sa mémoire n'a produit aucune ritualisation. Il n'y a toujours ni lieu de mémoire reconnu et admis ni date officielle de commémoration pour cette fin de guerre. Ce vide renforce la volonté de ne pas savoir, et l'indifférence. En Algérie, le problème en suspens est celui de la réappropriation d'une mémoire plurielle dans un pays où la guerre contre la France a été le facteur central d'unité nationale et de légitimation politique. Aujourd'hui, les jeunes, qui forment la majorité de la population algérienne, veulent sortir d'une culture de guerre qui a trop longtemps servi de facteur de légitimation aux pouvoirs en place. La véritable écriture de l'histoire de la guerre d'indépendance algérienne dépend encore de tous ces décloisonnements de mémoires.

B. S.

*Benjamin StoraProfesseur d'Histoire contemporaine à l'université Paris 8-St Denis1. Benjamin Stora, La Gangrène et l'oubli, la mémoire de la guerre d'Algérie, La Découverte, Paris, 1991, Poche, 1998, et Le transfert d'une mémoire de l'Algérie française au racisme anti-arabe, Paris, La Découverte, 1999.Dernier ouvrage paru :Le Transfert d'une mémoire de l'Algérie française au racisme anti-arabeParis, Ed. La Découverte, 19992. Sur cette crise du nationalisme français, voir L'idée coloniale en France, de Raoul Girardet, Paris, Ed La Table Ronde, 1972. L'auteur décrit le « revival nationaliste » sur lequel s'appuie «la résistance à l'abandon» de l'Algérie. Pour Raoul Girardet, l'effondrement de l'Empire colonial dans un climat de guerre civile a provoqué une grande crise de la conscience française.3. Sur l'expérience contrastée des soldats français, voir Jean-Charles Jauffret, Soldats en Algérie, 1954-1962, Paris, Ed Autrement, 2000, travail établi à partir des archives militaires françaises (SHAT) récemment ouvertes.4. A partir des archives militaires françaises, l'historien Charles-Robert Ageron a présenté une communication au colloque d'histoire militaire de Montpellier, 5-6 mai 2000, qui donne ce chiffre considérable. 5. Pour une approche générale du discours de l'extrême-droite, voir de Pierre-André Taguieff et Michèle Tribalat, Face au Front national, Paris, Ed La Découverte, 1998 de Maryse Souchard, Stéphane Wahnich, Isabelle Cuminal, Virginie Wathier, Le Pen, Les Mots, Paris, Le Monde Editions, 1997.6. Sur l'extrême-droite française et l'immigration algérienne, voir de Yvan Gastaud, L'immigration et l'opinion en France sous la Ve République, Paris, Ed du Seuil, 2000.7. Sur le 17 Octobre 1961, voir l'ouvrage de Jean Luc Einaudi, La bataille de Paris, Paris, Ed du Seuil, 1991, et la mise au point de Jean Paul Brunet dans Police contre FLN, Paris, Ed Flammarion, 19998. Pour cette approche, sous la direction de Michel Wievorka, Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, Paris, Ed. La Découverte, 1996.9. Sur ces deux personnages importants du nationalisme algérien, je renvoie à mes deux biographies, Messali Hadj, Thèse soutenue en 1978 et publié à Paris, l'Harmattan, 1986, Rahma, Alger, 1991 ; et Ferhat Abbas, en collaboration avec Zakia Daoud, Paris, Ed Denoël, 1995, Alger, Ed. Casbah, 1997. 10. «La Bataille d'Alger» s'est déroulée en deux phases, de janvier à mars 1957, puis en septembre-octobre de la même année contre les responsables et les groupes de choc du FLN. Elle sera une bataille du renseignement menée dans le grand Alger par 4 régiments de la 10e DP, dont l'un à l'Ouest est commandé par le colonel Marcel Bigeard, futur général. Des méthodes dites «musclées» et «contrastées» (en fait l'usage de la torture) de recherche et d'interrogatoire sont appliquées.11. Le Monde, 22 juin 2000.12. Sur la torture, voir de Pierre Vidal-Naquet, La torture dans la République, essai d'histoire et de politique contemporaine, Paris, Ed de Minuit et Maspéro, 1975 ; de Alexis Berchadsky, La question d'Henri Alleg, Pais, Ed Larousse, 1994.

 

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Published by patrick - dans afrique
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