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12 juillet 2011 2 12 /07 /juillet /2011 22:54

Autres temps, autres mœurs : en 1982 ( je m’en souviens avec précision) France 2 avait viré du journal de 13 heures mon ami Bernard Langlois pour impertinence envers la famille princière de Monaco. Cette affaire avait divisé notre rédaction qui s’était finalement prononcée, à une courte majorité, pour l’éviction de Langlois. Évidemment, je faisais partie de ceux qui l’avaient soutenu et considérait cet épisode comme un mauvais signe politique, un an après la victoire de la Gauche. Quelques mois plus tard, dans un livre intitulé : « La dictature de l’audimat », j’écrivais : « Quel mal y avait-il, dans un journal de 13 heures, à différencier l’importance respective des disparitions simultanées de Bachir Gemayel et de Grâce Kelly ? La mort d’un chef de guerre au Liban pouvait avoir des conséquences autrement plus graves que celle d’une « princesse d’opérette sur un rocher cossu ». Mais Bernard Langlois transgressait un tabou et relativisait une mort qui plongeait dans l’émotion le bon peuple de France (...). Les Français aimaient Grâce de Monaco et la télévision n’avait donc pas le droit de lui manquer de respect... ».

 

Je ne retire rien à ce que j’ai écrit, il y a presque trente ans, même si, à la faveur de la mondialisation financière, la principauté n’est plus seulement un refuge pour princesses en mal de paparazzi. Cette fois, sur France 2 il n’y aura pas eu de « bavure mal pensante ». C’est un Léon Zitrone new-look, tendance people-bobo, Stéphane Bern, qui a été choisi pour commenter les noces de Charlène et du prince Albert II de Monaco. Entre l’affaire DSK et la grossesse de Carla, le mariage aurait pu paraître décalé, d’autant qu’une grosse rumeur prétendait que la petite sirène Charlène n’était pas certaine de voir l’avenir en rose sur le rocher... Mais comme il fallait sauver le soldat Albert, son casino, son immobilier en berne et son tourisme en crise, les télés ont tout fait pour que le spectacle continue malgré tout.

 

Parce que, derrière les flonflons, se cachent d’autres enjeux, autrement plus importants. Sinon, pourquoi Nicolas Sarkozy serait-il venu dans la principauté pour assister au baiser surjoué des faux-vrais mariés, lui qui avait assuré le 23 septembre 2009 « qu’il n’y a plus de paradis fiscaux. Les paradis fiscaux, le secret bancaire, c’est fini » ? Il n’a pourtant pas hésité un instant à se précipiter au chevet de cet « État fiscal », cet ersatz d’État, représenté à l’ONU au même titre que la Chine, les USA ou la France, qui n’existe que par ses banques et ses trafics. Monaco est un des lieux de passage les plus fréquentés par les criminels en col blanc ou en col rouge de sang, ceux de des cartels de la drogue, des maffias italienne ou russe, de grandes entreprises qui ont trempé dans des affaires louches ces dernières années, comme Elf ou Clearstream. A la fin des années 90, un rapport de l’Assemblée nationale avait d’ailleurs explicitement montré du doigt la principauté pour son opacité. Rien n’a vraiment changé depuis : les banques du Rocher sont toujours dispensées de signaler toutes les ouvertures de comptes, l’identité des titulaires ou mandataires dans un fichier central. Le secret bancaire à caractère professionnel peut être invoqué par un administrateur de nationalité monégasque pour protéger le propriétaire d’une société locale off shore.

 

Du temps de Grâce Kelly et du Prince Rainier, les fortunes se faisaient et se défaisaient au casino. Aujourd’hui, la mondialisation a transformé toute l’économie en casino et les truands ne braquent plus la banque ; ils en vivent grassement et protègent leurs intérêts en se cachant derrière un prince de pacotille qui aime l’environnement, les femmes et la bonne chair.

 

Monaco et ses 6687 « citoyens » n’est qu’une boîte à lettres fournie aux acteurs de sa place financière pour contourner le fisc de leurs États. Cet État d’opérette est une hérésie dans une Europe où des pays comme la Grèce, l’Irlande ou le Portugal sont en quasi faillite, où l’Espagne et, peut être demain la France, risquent de connaître le même sort. S’il n’est pas blanc, ce mariage est l’arbre qui cache la forêt du blanchiment de l’argent sale. Ce caillou d’ultra-riches est une honte au moment où l’on demande des sacrifices sans limites aux peuples d’Europe.

 

S’il y a bien un motif d’indignation, il réside dans la différence de traitement entre ce que subissent les chômeurs, les salariés, les retraités et les jeunes en Europe, au nom de la réduction des déficits, et le faste d’un mariage dans un « pays » où le PIB de 2009 était en recul de 11 % et le prochain pourrait être de 20 % ! Monaco a développé au fil des ans son statut de paradis fiscal : baisse des impôts, autorisation des sociétés-écrans, qui permettent de réaliser des opérations financières sans vérifier l’identité des bénéficiaires, laxisme bancaire quant à l’origine des fonds déposés, faible coopération avec les magistrats étrangers. Dès 2000, trois rapports successifs, l’un rédigé par les députés socialistes Vincent Peillon et Arnaud Montebourg, les deux autres par les ministères des finances et de la justice, l’ont montré, preuves à l’appui.

 

Pourtant en 2009, Monaco a été retiré de la liste des paradis fiscaux de l’OCDE, sans que rien n’ait vraiment changé dans son fonctionnement ; la protection dont il fait l’objet aurait-elle à voir avec le fait que de nombreux riches italiens se servent de ce coffre-fort proche de leur territoire ? Les capitaux italiens se trouvent bien dans les banques de la Principauté. Sur les 95 milliards d’euros rapatriés ou déclarés en 2009, au fisc italien, dans le cadre de l’amnistie fiscale promise par le gouvernement Berlusconi aux détenteurs de capitaux à l’étranger, seuls 4,98 milliards ont déserté la place bancaire monégasque. Les financiers italiens, à l’image de Berlusconi, n’étant pas des champions de l’éthique fiscale, on peut supposer qu’il reste de la marge pour les requins transalpins de la finance, comme pour tous ceux qui dans le monde de la spéculation aiment se soustraire à leur responsabilité.

 

De ce point de vue, Total a montré cette semaine ce qu’il en était, en réfléchissant aux moyens de payer ses impôts en France, elle qui réalise pourtant dix milliards de bénéfices par an. La leçon de cette affaire est simple : une majorité de gauche digne de ce nom devrait en finir purement et simplement avec ce pseudo État souverain qui permet toutes les opérations frauduleuses sur le sol européen. Rien n’empêcherait pour autant les amateurs de Gala, Voici et autres revues de nos têtes couronnées, de regarder les mariages, enterrements et naissances des princes et des princesses. Nous avons nous aussi un roi, il s’appelle le Comte de Paris mais il ne protège pas de sa magnificence les vrais maîtres du monde qui s’engraissent sur notre dos

 

Noel Mamère, le 11 juillet 2011

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Published by patrick - dans société
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