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29 août 2011 1 29 /08 /août /2011 22:28

centre-commercial.jpgle centre commercial contre la ville?

Par Thierry Paquot

 

Nombreuses sont les agglomérations dont les édiles considèrent qu’avec l’ouverture d’un centre commercial (le plus grand du monde, bien sûr…) ils redynamisent leur ville, rénovent son urbanisme, régénèrent le tissu économique local un temps en déclin, tout en offrant à leurs administrés un “espace public” propre, contrôlé… et privé ! Les exemples abondent (Liverpool, Birmingham…) dans le monde entier et ce dossier en rend compte, en partie. Paradoxalement, l’évolution du commerce depuis un siècle s’effectue contre la ville, ou plus précisément en dehors. On connaît l’historique : des boutiques réglementées par des corporations ont pignon sur rue dans des quartiers spécialisés depuis le Moyen Âge, des foires et des marchés apportent le nécessaire et aussi une part de rêve avec leurs produits exotiques… À la campagne, dans les bourgs, les villages et les hameaux, l’artisan tient boutique et les marchands ambulants les traversent régulièrement pour le plus grand plaisir des habitants, qui découvrent ainsi le monde... Le commerce possède toujours cette dimension d’inattendu, de merveilleux et aussi d’inutilité qui néanmoins stimule l’imaginaire au point où quasi obsessionnellement chacun rêve d’acquérir telle babiole entrevue sur un étal… Avec la production de masse, liée au machinisme, vient la consommation de masse qui repose sur l’invention des “nouveautés” et autres marchandises exprimant la “modernité” de l’époque, le prix unique, le service du vendeur, le cadre confortable du magasin (miroirs, escalier imposant, ascenseur, lustres, etc.) qui devient “grand”, non seulement pas sa taille et ses allures de gare (son architecture de fer et de verre est monumentale) mais surtout par l’abondance des produits exposés.


“On trouve tout” … ou presque, dans le Grand Magasin qui devient un des équipements centraux de la métropole, partout en Europe (Le Bon Marché, 1852) et aux États-Unis (Harper’s en 1854 et Field en 1858). Certains magasins créent des succursales et commencent à vendre par correspondance, ainsi de fait un maillage territorial s’élabore... Les Grands Magasins animent la rue par l’originalité de leurs vitrines et la magnificence de leurs éclairages, ce sont des lieux de chalandise, de rendez-vous, de consommation. Émile Zola l’a parfaitement observé dans Au bonheur des Dames, où il rend compte à la fois du marketing que le commerçant met rationnellement en place et du comportement volatil, capricieux, influençable de la cliente (cible privilégiée) et aussi du client /1.


Suivront le self-service, le supermarché (le premier Leclerc date de 1949), le centre commercial (Northen, Detroit, 1954), le discount thématique (meubles, hi-fi, sports…), le shopping center (Parly 2, 1969), les “surfaces spécialisées” (Conforama et Darty, 1966, But en 1970, Habitat en 1973, Decathlon en 1976, Leroy Merlin en 1977, etc.), les multiplexes (Pathé, à Toulon, 1993), les centres de loisirs et de consommation (Odysseum à Montpellier, 1998), les “hypers verts” (Angers, Honfleur…). On dénombre actuellement en France 1440 hypermarchés et 4500 supermarchés, qui attirent des millions de consommateurs et font la loi sur les prix et sur les biens mis en vente, tous conçus pour une durée de vie programmée… Depuis quelques années, le discours de ces entreprises suggère que “faire les courses” (action longtemps considérée comme une corvée) s’apparente à un loisir, d’où le “concept” (!) de fun shopping. Cette idéologie “prend”, et nombreux sont les consommateurs qui se rendent, impatients, le week-end, dans un centre commercial pour flâner, acheter ce qui sera consommé lors de la semaine, déjeunent dans un restaurant, vont au cinéma, après avoir garé leur voiture sur le parking “paysager”. L’ambiance musicale, les odeurs de viennoiserie, les animations commerciales, les “événements culturels”, tout cela concourt à travestir la nécessité en plaisir /2. Le personnel, peu payé, sans réelle carrière, est soumis à une division du travail telle que la routine l’emporte sur l’initiative et que la seule motivation de la direction demeure la productivité comptable, et non pas commerciale…


Depuis une dizaine d’années, certaines enseignes réinvestissent en centre-ville, avec des boutiques plus petites, des produits “bio”, des horaires plus souples, afin de toucher une clientèle urbaine solvable de célibataires pressés qui recherchent avant tout la rapidité. Parallèlement, le e-commerce et le m-commerce (en ligne et par mobile) se développent considérablement et concurrencent l’ensemble des boutiques. La livraison devient le nerf de la guerre, aussi bien dans l’urbain diffus que dans les quartiers denses, comment livrer et où, sans pour autant mobiliser une flotte de camionnettes et accroître la pollution atmosphérique ? C’est l’enjeu pour la décennie qui vient, doit-on imaginer des points-relais (à côté de la gare, dans tel équipement collectif…) qui stockeraient les livraisons pour les résidants voisins ?


Incontestablement, le citadin faisant ses courses à pied, ou avec sa bicyclette, va devenir familier, entraînera le rétrécissement des surfaces commerciales et stimulera le commerce de rez-de-chaussée. Ainsi, peut-être, de nombreux bourgs qui sont abandonnés au profit de leurs franges où s’entassent les mêmes pavillons sans grâce, pourront renaître. Il n’est pas possible de vanter la “qualité architecturale” des nouveaux centres commerciaux, leur “implantation urbaine” sans mentionner les “petits” commerces de proximité contraints à la fermeture car ne pouvant rivaliser avec les tarifs de l’hypermarché du centre commercial et ses horaires, et la dégradation des conditions de travail des caissières et autres manutentionnaires.


De même, nous devons poser les deux questions qui fâchent : ces centres commerciaux sont-ils urbains et sont-il soucieux de l’environnement ? Personnellement, je réponds “non”. Le centre commercial new look conditionne davantage encore le consommateur, et l’argument “vert” ne dupe que les crédules… Un récent rapport du Sénat /3 et un avis de la FNAU /4 affirment que l’urbanisme commercial se préoccupait avant tout du commerce, du point de vue des entreprises, et qu’il doit dorénavant devenir une “affaire d’urbanisme”. Il est temps d’urbaniser les zones pavillonnaires et les centres commerciaux qui vont avec, sans pour autant contribuer à “faire ensemble”, comme il convient de soigner les activités commerciales et artisanales dans les rues des villes, elles en garantissent l’urbanité…

 

Th. P.

Revue Urbanisme N°377

Mars | Avril | 2011

http://www.urbanisme.fr/issue/report.php?code=377&code_menu=EDITO#article763

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Published by patrick - dans société
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