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20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 22:41

sport-copie-1.jpgLes rapports entre sport et société mettent en évidence toutes les dérives de l'économie : le sport professionnel, produit par la société marchande, n'a pas tant pour objectif de promouvoir les valeurs constitutives de la culture sportive (fair play, respect de l'adversaire...) que de produire un spectacle rentable, quitte à ignorer certaines dérives comme le dopage ; les logiques de la compétition sportive et de la concurrence libérale s'interpénètrent, avec des expressions telles que " l'égalité des chances ", " que le meilleur gagne ", " l'équilibre compétitif ", " la libre circulation des joueurs ". Les institutions sportives souffrent d'une absence totale de démocratie, de nouveaux acteurs en ayant pris le contrôle : les médias évidemment, mais aussi les sponsors et les agences multinationales de marketing... La situation n'est pas meilleure en termes de justice sociale. Pour redonner une place aux laissés pour compte, il faudrait réguler le marché du travail, contrôler les transferts et réglementer la profession des intermédiaires.

 Le football est devenu en quelques décennies l’un des rouages les plus importants de l’industrie mondiale du divertissement, à la fois source de profits fabuleux et instrument efficace du « soft power ». D’un côté, il lui faut fabriquer sans cesse de nouveaux produits (par exemple la télé-réalité, les jeux vidéo, Twitter, ou la musique industrielle) qui, dans leur principe même, sont entièrement (ou presque entièrement) conçus et façonnés selon les codes de l’idéologie libérale. De l’autre, elle travaille à récupérer, c’est-à-dire à reconfigurer en fonction de ses seules exigences, toute une série d’éléments issus des différentes cultures populaires (mais également aristocratiques) et qui, à ce titre, relevaient à l’origine d’un tout autre système de valeurs. Tel est naturellement le cas de la logique du jeu - aussi ancienne que l’humanité - dont la dimension de plaisir et de gratuité constitutive est par définition irréductible à l’utilitarisme libéral  et à son obsession permanente de rentabilité à tout prix (c’est précisément sur l’inutilité et la futilité du jeu - incompatibles avec le nouvel esprit industriel - que se sont d’abord concentrées les premières critiques bourgeoises du sport).

 On comprend donc que la réinscription progressive des pratiques ludiques dans la logique du profit capitaliste ne pouvait que corrompre et dénaturer en profondeur l’essence même de l’activité sportive. 

 Il ne s’agit donc pas de nier le fait que l’industrie du football contemporain fonctionne de plus en plus à la manière d’un « opium du peuple » (un kop d’ « ultras » donne assurément une image déprimante des pouvoirs de l’aliénation). Mais il est tout aussi important de souligner que le football moderne est aussi et encore, selon la formule d’Antonio Gramsci, un « royaume de la loyauté humaine exercé au grand air », ce qui explique pour une grande part la ferveur dont il continue à être l’objet dans les classes populaires. Et cela, même s’il est clair que le développement, résistible, de la logique marchande ne pourra que réduire toujours plus les fragiles frontières de ce royaume.

 Il y a quelques décennies encore, on considérait qu’un joueur professionnel avait su habilement gérer sa carrière si, au terme de celle-ci, il pouvait ouvrir un restaurant ou un magasin de sport. Cependant, au fur et à mesure que l’intégration accélérée du football professionnel dans l’économie capitaliste produisait ses premiers effets visibles (l’arrêt Bosman, en 1995, a joué ici un rôle décisif) le regard des élites a progressivement changé. A partir du moment, en effet, où les stars du football professionnel devenaient des « people » incontournables, fréquentant des top-models, posant dans les publicités et disposant de revenus aussi indécents que ceux des grands prédateurs du marché mondial, le monde artistique et intellectuel a commencé à les considérer d’un autre œil. De toute évidence, un sport qui permettait désormais à ses vedettes de « s’offrir une Rolex avant cinquante ans » ne pouvait plus être assimilé aussi tranquillement à l’univers des « beaufs » de Cabu (puisque c’est ainsi que les âmes bien nées se représentaient les classes populaires).

En fait - et pour nous en tenir au seul cas français - tout se passe comme si toutes les discussions tactiques modernes étaient supposées trouver leur seul point de départ dans le cadre idéologique mis en place, au cours des années soixante. C’est d’abord cette incapacité à remettre en cause le « footballistiquement correct » (ou même d’imaginer qu’une telle chose existe) qui explique l’étonnante superficialité des commentaires « techniques » actuels (Jean-Michel Aulas « expliquant » par exemple la supériorité du jeu barcelonais par la seule qualité individuelle des joueurs dont dispose Josep Guardiola !) et le recentrage inévitable des débats médiatiques autour de questions annexes comme celles de l’arbitrage, de l’attitude du public, du degré d’engagement physique des joueurs, de leur motivation psychologique (ont-ils vraiment le mental  « guerrier » qu’on attend d’eux ?) ou, dans le meilleur des cas, de leur seule technique individuelle : imaginons une partie d’échecs analysée selon ce genre de critères !

De cette façon, la boucle est bouclée : l’industrie footballistique peut continuer de recruter les nouveaux supporters dont elle a besoin pour accroître ses parts de marché tout en diminuant régulièrement, par ailleurs, le nombre d’amateurs avertis capables de « lire un match » et d’analyser la logique du jeu - amateurs qui constituaient, il n’y a pas si longtemps encore, l’essentiel d’un public populaire.

Dans la mesure où la pratique et le spectacle du football sont fondés à l’origine sur les notions de plaisir et de jeu, ils sollicitent un registre d’émotions spécifiques ; en premier lieu, , celles qui tiennent à la « beauté du jeu » et à la « dramatique du match », c’est-à-dire au scénario imprévisible que deux équipes écrivent en direct. Naturellement, quand ces deux équipes sont organisées pour produire du jeu, l’élément dramatique est rarement absent. Mais la réciproque n’est pas vraie puisque un match dont la qualité de jeu est très moyenne peut parfaitement offrir un scénario passionnant.

D’un côté, si elle veut fidéliser le public et accroître son « retour sur investissement », l’industrie médiatique se trouve contrainte de dramatiser à outrance l’intérêt des rencontres qu’elle diffuse. De l’autre, elle doit importer dans la mise en scène de ces matchs un nombre croissant d’éléments étrangers au jeu lui-même et qui concernent beaucoup plus le supporter (voire les « groupies ») que l’aficionado.


La  théologie libérale se fonde sur l’idée que la principale menace qui pèse sur les libertés individuelles, c’est la prétention des hommes à juger de ce qui est bien ou mal, beau ou laid, décent ou indécent, prétention qui serait la source de toutes les guerres de religion et de tous les totalitarismes. De là, le projet d’édifier une société inédite qui ne prendrait plus appui sur la moindre valeur morale, religieuse ou philosophique commune  mais sur le seul droit de chacun à vivre comme il l’entend. Pour les libéraux, un système qui prétendrait donc, par exemple, réglementer le droit de travailler le dimanche, de se prostituer ou d’engranger des profits « indécents » (concept qui n’a évidemment aucun sens à leurs yeux) ne pourrait conduire qu’à un ordre moral ou totalitaire. Dans une telle optique, il est inévitable que « l’efficacité » et la « rentabilité » soient tenues pour les seuls critères politiques acceptables (puisque supposés purement techniques et « neutres ») permettant de juger la valeur d’un comportement individuel ou collectif.

Si, par exemple, un pays lointain garantit une main d’œuvre docile et bon marché ou un régime fiscal plus favorable, il est « rationnel », d’un point de vue libéral, de délocaliser immédiatement une entreprise, et cela sans le moindre état d’âme. Comme on le sait, c’est justement cette logique impitoyable que les gouvernements occidentaux entendent maintenant appliquer partout, de l’Ecole à l’Hôpital en passant par la Poste et les transports aériens. Si donc le football doit devenir une industrie où seule la victoire est rentable (et les anciens clubs de simples entreprises cotées en bourse) il est parfaitement logique que les mêmes principes y soient appliqués, au détriment de toutes les anciennes conceptions du fair-play ou de la beauté du jeu. Avec, évidemment, à la clé, toute une série de conséquences prévisibles (et qui toucheront, à terme, tout sport qui, à l’image du rugby, aura décidé de s’industrialiser à son tour) : le « supportérisme », le « merchandising », le dopage généralisé, les opérations financières douteuses, la corruption (que la légalisation cynique des paris en ligne va encore amplifier), le jeu dur et toutes ces formes de tricherie devenues « naturelles », depuis la chute simulée dans les surfaces de réparation (que tout footballeur en herbe doit désormais apprendre à maîtriser) jusqu’à la main de Maradona ou celle de Thierry Henry.

Certes, de telles mœurs choquent encore la plus grande partie du public français (et c’est tout à son honneur). Mais comme beaucoup d’observateurs l’ont aussitôt souligné, si Henry avait pris sur lui de signaler à l’arbitre la faute qu’il avait commise, tous ses coéquipiers (et a fortiori l’entraîneur et les dirigeants de la Fédération française de football) l’auraient copieusement incendié : il suffit de songer à la manière dont le courage et l’honnêteté d’un Jacques Glassmann ont été récompensés en leur temps. Bien sûr, le problème n’est pas tant, ici, celui de tel ou tel joueur particulier. C’est tout simplement celui du système capitaliste.

Foot buzeness
Le football qui est massivement pratiqué de nos jours en France est celui des entraîneurs dont Raymond Domenech est devenu la figure emblématique. Autrement dit, un football fondé sur la primauté absolue du moment défensif, rapidement considéré comme la seule forme « normale » (ou « footballistiquement correcte ») d’un jeu « moderne ». Cette évolution est compréhensible. Au fur et à mesure, en effet, que le football se transformait en une puissante industrie mettant en jeu des intérêts financiers considérables, perdre un match ou une compétition est progressivement apparu comme un drame économique inacceptable (pour ne rien dire, à un autre niveau, des retombées négatives sur le « moral des ménages » d’une contre-performance de la sélection nationale).

C’est dans ce contexte très particulier que le souci du beau jeu (une « utopie » selon le mot d’Aimé Jacquet) a progressivement cédé la place à l’idée jugée plus « réaliste » qu’une équipe devait d’abord être organisée pour ne prendre aucun but - même si cela impliquait qu’on réduise le nombre de joueurs à vocation offensive (à commencer par les ailiers) afin de densifier la défense et le milieu de terrain. Quant à la nécessité de marquer des buts (on ne pouvait quand même pas renoncer entièrement à cet objectif !) elle ne devait plus reposer sur une culture spécifique et sur des phases construites et apprises à l’entraînement, mais seulement sur les erreurs de l’adversaire (c’est le principe du contre), l’exploit individuel (par définition impossible à programmer) et sur les coups de pieds arrêtés (qui constituent les principales occasions de but dans le football moderne et qui encouragent évidemment toutes les formes de simulation dont je parlais tout à l’heure).

C’est ce refus dogmatique de privilégier la construction du jeu - dont l’art de la passe et le mouvement collectif ont toujours été les éléments-clés - qui explique que tant de matchs soient, de nos jours, si ennuyeux voire soporifiques : que peut-il y avoir, en effet, à admirer dans une rencontre où une équipe dépourvue de toute culture offensive vient buter désespérément pendant quatre-vingt-dix minutes sur une défense renforcée (même s’il ne s’agit que de celle d’Andorre ou des îles Feroé) ? Pas grand-chose en vérité. C’est donc ici que les « mendiants du beau jeu » doivent céder la place aux supporters en furie. Et que les commentateurs officiels sont invités à entrer en jeu pour donner une forme distrayante au néant qu’ils ont sous les yeux.

La chute de l’apartheid et l’arrivée au pouvoir de Nelson Mandela ont réjoui tous les partisans d’un monde meilleur. Mais, si la lutte contre l’apartheid a été aussi largement relayée dans les médias du monde entier (sur fond de concerts rock gigantesques), c’est d’abord parce que les milieux d’affaires avaient parfaitement compris qu’une ségrégation raciale institutionnalisée constituait un obstacle majeur à l’expansion du capitalisme local. Il faut dire que l’Afrique du Sud, pour des raisons historiques, est sans doute le pays politiquement et économiquement le mieux armé  pour édifier sur le continent africain le premier régime libéral entièrement « occidentalisé ». Il est donc clair que ce facteur a joué un rôle important dans la décision de confier à ce pays l’organisation du Mondial 2010. Il convient cependant d’élargir cette analyse.

On sait que la mise aux normes libérales d’un espace politique donné (autrement dit la construction des infrastructures indispensables à l’implantation d’un mode de vie capitaliste) suppose toujours qu’on détruise méthodiquement  l’ancien tissu urbain (et rural) légué par l’histoire - à l’exception, bien sûr, d’un patrimoine muséifié destiné à la consommation touristique. Dans les conditions ordinaires, ce travail de « rénovation » (ou de « modernisation ») rencontre très souvent une résistance obstinée (et que les libéraux s’empressent de baptiser « conservatrice ») de la part des populations. Or, l’un des traits de génie du capitalisme contemporain est d’avoir appris à utiliser - pour atteindre cet objectif - ce qu’elle appelle la « stratégie du choc ». Selon ce nouveau schéma, les catastrophes naturelles (par exemple l’ouragan Katrina en Louisiane) doivent désormais être comprises comme une occasion privilégiée de reconstruire intégralement chaque site dévasté en fonction des seules normes urbanistiques exigées par l’accumulation du capital (processus qui, en temps normal, demanderait généralement des décennies).

Toutes proportions gardées, on peut considérer que les grandes cérémonies mondialisées - comme, par exemple, les expositions universelles, les Jeux olympiques ou, bien sûr, la Coupe du monde de football - jouent à présent un rôle très similaire. Elles fournissent, en effet, un prétexte idéal pour « faire du passé table rase » et installer en un temps record, dans une région donnée du monde, certaines des infrastructures (urbanisme adapté à l’automobile, complexes hôteliers géants, centres commerciaux tentaculaires, nouveaux systèmes de transport et de communication etc.) supposées correspondre aux exigences d’une économie « moderne » et « compétitive ». Si on ajoute à ces enjeux économiques l’inévitable renforcement des dispositifs sécuritaires motivé par la crainte (tout à fait légitime) d’attentats terroristes, on imagine sans peine que les critères purement sportifs occupent désormais une place très secondaire dans l’organisation d’un Mondial ou des Jeux olympiques.

Pour être en mesure de participer vraiment à cette grande fête (à supposer déjà que la qualité du jeu soit au rendez-vous), il faut donc puiser très loin dans son amour du football et, surtout, se montrer capable de faire abstraction d’un nombre croissant d’éléments étrangers à ce sport et qui, cela va sans dire, contribuent à en dénaturer profondément l’essence et la signification

originelle.

Extrait d’une interview dans miroir du football, avril 2010-06-20

Jean-Claude Michéa est écrivain, professeur de philosophie

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Published by patrick - dans société
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