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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 22:58

 

 Que signifient la nouvelle fatwa de l’Iran contre Salman Rushdie et les appels de son allié libanais, le Hezbollah, à manifester ?

Pour bien comprendre cette surenchère, il faut voir l’état des lieux aujourd’hui de ce que l’on a appelé le «printemps arabe». Il y eut dans un premier temps la chute des régimes despotiques comme en Tunisie et en Egypte sous la poussée d’aspirations démocratiques. Puis, dans un second temps, la prise de pouvoir dans ces pays, qui ont connu la révolution, de partis liés aux Frères musulmans ainsi qu’un accroissement de la visibilité politique des salafistes. Les uns et les autres rassurent les pétromonarchies du Golfe. Celles-ci voient dans ces bouleversements contemporains qui secouent le monde arabe une occasion de régler leur vieille querelle avec l’Iran pour le contrôle des hydrocarbures du golfe Arabo-Persique. Ce bras de fer se focalise d’un côté sur Bahreïn, où le mouvement démocratique d’une population en majorité chiite est réprimé par une monarchie sunnite soutenue par Riyad ; et de l’autre sur la révolution syrienne, où la chute du régime de Bachar al-Assad serait un coup très dur pour l’influence de Téhéran dans le monde arabe, et notamment de sa capacité à armer le Hezbollah.

Ce contexte explique l’attitude du régime iranien qui aujourd’hui, notamment à cause de la Syrie, a perdu son prestige dans le monde arabe. Il n’est plus perçu comme le sponsor du Hezbollah, héros de la résistance contre Israël, mais comme le protecteur du boucher hérétique Al-Assad, qui massacre les sunnites. D’où ce besoin de redorer son blason en se lançant à fond, avec son allié le Hezbollah, dans cette fatwa et contre le film du copte californien condamné pour escroquerie.

 

Cette mobilisation est pourtant tardive. Pourquoi ?

Cela avait été la même chose en 1989 quand avait éclaté l’affaire Rushdie, et en 2005-2006 quand la publication par un quotidien danois de caricatures de Mahomet avait déchaîné la colère du monde musulman. Dans ces deux cas, le mouvement de protestation avait été initialement lancé par des groupes sunnites radicaux. Une association prosaoudienne, l’Islamic Foundation de Leicester, avait été la première à se mobiliser au Royaume-Uni, et Riyad exigeait que Salman Rushdie soit puni pour blasphème. Il y eut ensuite, le 14 janvier, un autodafé des Versets sataniques, à Bradford. Puis, le 14 février, Khomeiny récupéra l’affaire, lançant sa tristement fameuse fatwa. A l’époque, comme aujourd’hui, le régime islamique était affaibli. La guerre Iran-Irak s’était achevée un an plus tôt sans que Téhéran n’atteigne ses objectifs. Au moment où le Guide de la révolution condamnait à mort le romancier, l’Armée rouge évacuait l’Afghanistan, ce qui était une victoire des groupes jihadistes financés par les monarchies du Golfe. La plupart des médias firent leur une sur l’écrivain et non sur ce basculement géopolitique majeur.

Les protestations contre les caricatures du Prophète commencèrent au Danemark, notamment à l’initiative d’un imam sunnite palestino-égyptien, Mohamed Abou Laben, depuis décédé, avant de gagner le Moyen-Orient. C’est ensuite seulement que Téhéran organisa une exposition de caricatures sur l’Holocauste. De nouveau, le régime essaie de récupérer une protestation pour tenter d’affirmer son leadership sur le monde musulman, mais le contexte lui est encore moins favorable.

 

L’entrée en lice de l’Iran et du Hezbollah peut-elle néanmoins amplifier le mouvement ?

On voit aujourd’hui que le conflit sunnite-chiite est la conséquence la plus importante des révolutions du printemps arabe. La partie chiite est contrainte à faire le grand écart. Il est significatif que l’appel du cheik Nasrallah à manifester contre le film arrive juste après une visite du pape à Beyrouth, où le Hezbollah a voulu afficher sa bienveillance à l’égard de Benoît XVI, jouant à fond sur la corde des chiites et du régime Al-Assad comme soutiens des minorités chrétiennes menacées par le raz-de-marée sunnite.

En même temps, Téhéran est obligé à une fuite en avant et à radicaliser la mobilisation pour s’affirmer comme le véritable ennemi du «Grand Satan» et de l’impérialisme. Ces violences, l’assassinat de l’ambassadeur américain à Benghazi en Libye et l’incendie de l’ambassade à Tunis font peser l’ombre du 11 Septembre sur les révolutions arabes. Les pouvoirs sunnites, alliés de l’Occident, sont de fait embarrassés par cette protestation. C’est particulièrement évident dans le cas du président égyptien, Mohamed Morsi. Il doit tout à la fois satisfaire une base tentée de caillasser l’ambassade américaine comme exutoire à une misère qui ne fait qu’empirer depuis la révolution. Et, de l’autre, s’il veut garder l’armée de son côté après l’avoir reprise en main, il a impérativement besoin du milliard d’euro donné annuellement par Washington aux forces armées égyptiennes. L’Iran tente maintenant de recouvrir avec le drapeau vert de sa révolution le drapeau noir des salafistes, mais il oublie qu’aujourd’hui, dans une bonne partie du monde arabe, la haine du chiite, à cause de ce qui se passe en Syrie, est plus forte encore que la haine anti-occidentale

 

Interview du 17/09/12 dans libération de Gilles Kepel, par Marc Semo

 

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Published by patrick - dans démocratie
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