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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 01:10

Depuis plusieurs années, des associations, des Colombiens demandent à ce qu’une plaque commémorative soit apposée au Stade Yves du Manoir, propriété du conseil Général.  Pour se rappeler les jeux olympiques ? Un match du tournoi des 5 nations ? Non, parce qu’il y a un peu plus de 70 ans, ce stade mythique, connue de tous les français, a été un des  équipements sportifs d’envergure où ont été internés des milliers d’allemands. Peu le savent. La mémoire du passé illustre parfois le présent, et prévient souvent l’avenir. C’est un raccourci de l’histoire de France qui s’est déroulé dans notre ville. Au moment où des discours nauséabonds, xénophobes, racistes émergent à nouveau dans une  France tourmentée par la peur amalgamée et attisée par certains de la mondialisation,  de l’Europe, de  l’Etranger, du musulman, de l’islamiste… , dans une France recroquevillée sur ses peurs, il est utile de faire un petit saut dans le passé. De manière incompréhensible, le président du Conseil Général refuse l’apposition de cette plaque commémorative.

 

A partir de février 1939, date de  l’ouverture du premier  camp d’internement  administratif en France,  plusieurs centaines de milliers de personnes  se  sont  retrouvées  enfermées non pas pour des délits ou des  crimes qu’elles  auraient commis mais pour le danger potentiel qu’elles  représenteraient pour  l’Etat et/ou  la société. Ce n’était pas Pétain,  ce n’était pas Vichy, c’était la 3ème République.

Un peu d’histoire (toute ressemblance avec une actualité contemporaine n’est peut-être pas fortuite)

« Après la guerre de 1914-1918 qui avait contribué à faire mourir des millions de jeunes hommes pour pas grand-chose, la France à travers plusieurs lois permet une immigration de plus en plus importante pour suppléer à l’absence d’ouvriers morts sur le front, et pour favoriser la reconstruction du pays. Mais la crise de 1929 arrivant, les mesures des différents gouvernements durcissent la possibilité d’entée en France. Ainsi, la situation des étrangers s’était aggravée avant le Front Populaire de 1936. Les contraintes de la crise économique et la montée des périls (Hitler, Mussolini, Franco) ont induit une nouvelle étape en 1938-1939 ».

1938, une grande année :

« Pour la première fois un sous-secrétariat d'État chargé des services de l'immigration et des étrangers a été institué en janvier 1938 ; il a eu  une durée de vie éphémère car sous la 3ème République les gouvernements allaient et venaient beaucoup plus vite qu’aujourd’hui.  

Si un  décret-loi ,du 2 mai 1938, décidé par Daladier, président du conseil (1er ministre)  assurait théoriquement , pour la première fois, une protection spécifique au réfugié,  dans les faits, l’administration française s’est montrée autrement plus restrictive, suivant en cela la xénophobie croissante dans l'opinion et les autre mesures, coercitives elles, du nouveau gouvernement. L’arrivée au pouvoir du gouvernement Daladier a débouchés sur la mise en place progressive d'une législation répressive. Dès le 14 avril 1938, le ministre de l'Intérieur, Albert Sarrault, a demandé à ses préfets «une action méthodique, énergique et prompte en vue de débarrasser notre pays des éléments indésirables trop nombreux qui y circulent et y agissent au mépris des lois et des règlements ou qui interviennent de façon inadmissible dans des querelles ou des conflits politiques ou sociaux qui ne regardent que nous ».

Dans la foulée, en mai, plusieurs décrets ont réglementé strictement les conditions de séjour. Prévoyant de l'amende à l'expulsion, celui du 2 mai 1938 se voulait une machine de guerre contre les clandestins. Le préambule mérite d'être cité qui précise les objectifs généraux : « Le nombre sans cesse croissant d'étrangers résidant en France impose au Gouvernement, investi du pouvoir législatif dans un domaine nettement défini, d'édicter certaines mesures que commande impérieusement le souci de la sécurité nationale, de l'économie générale du pays et de la protection de l'ordre public. ».

Les services de police des étrangers ont été réorganisés (décret du 13 août 1938) et dès 1938 des moyens financiers importants  étaient dégagés.

Le décret du 12 novembre 1938 a prévu l'internement des étrangers « indésirables dans des centres spécialisés ». « Dans l'intérêt de l'ordre ou de la sécurité publique (ils) devr(ont) être soumis à des mesures de surveillance plus étroite (...), ser(ont) astreints à résider dans un des centres dont la désignation sera faite par décret » (préambule au décret-loi du 12 novembre 1938). Pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale l'internement administratif était prévu pour une catégorie de la population résidante ; ensuite, il s'agissait  de facto d'une loi des suspects puisque pouvaient être internés non pas les auteurs de délits ou de crimes mais ceux qui étaient suspectés de pouvoir porter atteinte à l'ordre public et à la sécurité nationale ; enfin, le cadre législatif et  les principes qui y  ont présidé ont servi de modèle quand la guerre a été déclarée moins d’un an plus tard.

La série de mesures prises à partir d'avril 1938 ne peut être séparée de la politique de revanche menée sur  les terrains social, économique, politique et judiciaire par Daladier et Reynaud après la chute du Front populaire, cela dans une période de montée des totalitarismes, qu’ils soient fascistes, nationalistes, ou communistes.

La répression lancée par le gouvernement à la suite d’une grève de novembre 1938 a pris trois formes : le retrait des mandats de dirigeants syndicaux dans les organismes paritaires ; les mises à pied de fonctionnaires ; les licenciements dans les usines nationalisées, en particulier dans celles travaillant pour la Défense nationale. Daladier ouvrait également la voie à une répression patronale de très grande ampleur. En qualifiant la grève de « politique », il a permi des licenciements massifs pour rupture de contrat de travail. 

Dans l’imaginaire de cette époque, l'étranger était de plus en plus associé à l'indésirable au point de se confondre dans un rejet xénophobe assez massif. La crise d'identité nationale est d'abord le signe que sont perdues les références fondatrices, celles de l'État républicain. 

Dans le dispositif idéologique français de la Troisième République, l'étroite imbrication entre État, République et Nation mesure l'ampleur du choc.

Il y a donc crise parce que les comportements sont en contradiction avec ce bagage fondateur ; parce que  la peur des tensions internationales se traduit par un rétrécissement et une fermeture ; parce que le temps n'est pas à la référence nationale unificatrice et mobilisatrice mais à l'émiettement identitaire associé au rejet de l'Autre.

On ne peut séparer en ce temps-là xénophobie, antisémitisme et pacifisme. S'ajoutaient souvent anticommunisme et peur du rouge espagnol. Ces Juifs de  l'Est qui menaçaient l'identité nationale étaient juifs et étrangers ; ils portaient également la guerre et, s'ils n'étaient pas des espions au service des  nazis, ils propageaient la flamme révolutionnaire. Le rouge espagnol a été une autre figure du rejet. On y retrouvait encore les sentiments xénophobes, l'anticommunisme et la peur de la guerre. Ces représentations participent d'une crise de l'identité nationale qui s'exacerbe en 1938 et 1939.

La société française est prête. C’est avec la victoire du fascisme espagnol que des centaines de milliers d’espagnols républicains affluent dans le sud de la France à partir de février 1939. C’est à ce moment que sont créés les premiers camps de rassemblement ou d’internement. »

Les « ressortissants de puissances ennemies »

Une législation d’exception :

« Une batterie de lois, décrets ou circulaires a fourni le cadre législatif de la répression visant les étrangers et, premiers parmi  eux, les Allemands et Autrichiens considérés a priori comme des ennemis parce que « ressortissants  de puissances ennemies ».

-          Le 1er septembre 1939, deux jours avant la déclaration de guerre et conformément aux mesures élaborées en secret par l'état-major au mois d'avril précédent, un décret prévit, en cas de conflit, le rassemblement de tous « les étrangers ressortissants de territoires appartenant à l'ennemi » de sexe masculin âgés de 17 à 50 ans.

-           Quatre jours plus tard un communiqué officiel leur demandait de rejoindre immédiatement des centres de rassemblement assignés.

-          Le 14 septembre les hommes de 50 à 65 ans étaient à leur tour convoqués pour être internés (communiqué à la presse et à la radio).

-          Le 17 septembre, une circulaire du ministère de l'Intérieur revenait sur l'ensemble des dispositions visant « les étrangers et les apatrides suspects, dangereux ou indésirables, et les mesures d'internement les concernant ». La circulaire demandait principalement que les «étrangers suspects au point de vue national ou dangereux pour l'ordre public » soient conduits sous escorte à la frontière ou internés. L'expulsion ne pouvait concerner des individus dont on pouvait penser qu'ils pourraient apporter leur concours à l'armée allemande et donc, a priori, les Allemands et les Autrichiens. La circulaire n'évitait pas la question qui se posait à l'évidence : comment faire le tri entre les réfugiés politiques et les autres. Or on y apprend que le même jour une circulaire du ministère de la Défense aux commandants de Régions demandait que soient gardés internés ceux-là mêmes qui auraient été considérés comme des réfugiés politiques par la commission de criblage. On demandait simplement qu'ils soient séparés des autres. Seuls pouvaient être libérés par la commission «les étrangers originaires de l'empire allemand ayant une femme ou un enfant français ».

Quant aux étrangers de moins de 17 ans et de plus de 65 ans, ils devaient être surveillés de près et, si nécessaire, internés. Les étrangers sortis de prison après avoir accompli leur peine devaient être orientés soit vers les Services de la Main-d'œuvre étrangère soit, s'ils paraissaient « susceptibles de compromettre l'ordre public ou la sécurité nationale », être internés, un internement qui devait toucher, quoi qu'il en soit, tout ressortissant de  l'empire allemand sortant de prison

-          La loi du 18 novembre 1939 vient couronner le dispositif. Élargissant le champ d'application de la loi du 12 novembre 1938, elle offrait aux préfets la possibilité d'interner tout individu, étranger ou non, suspecté de porter atteinte à la défense nationale ou à la sécurité publique. Mesure administrative et non mesure judiciaire, elle n'impliquait aucun fait délictueux reconnu et, a fortiori, aucun jugement et aucune condamnation ; aucune limite, non plus, n'était fixée.

Véritable loi des suspects, elle se voulait d'exception dans un contexte de guerre, comme insista à le dire et l'écrire Albert Sarraut, ministre de l'Intérieur.

-          En décembre, dans une circulaire aux préfets, le même Sarraut explicitait l'esprit de la loi : «La nécessité s'impose d'être armé non seulement contre le fait délictueux ou criminel, mais aussi contre la volonté notoire de le commettre »

Surveiller plus étroitement les ressortissants des  puissances ennemies répondait a priori à la logique et, en tout cas, aux instructions et expériences antérieures.

Les arrestations ont commencé le 1erseptembre 1939. S'appuyant sur les textes antérieurs, dont la loi du 12 novembre 1938 sur l'internement des étrangers suspects, la police française a visé en priorité les militants communistes et sympathisants avant d'élargir le spectre grâce au décret contre les ressortissants des puissances ennemies.

Sauf les camps pour « indésirables » qui dépendaient de l'Intérieur, tous ces centres relevaient du ministère de la Guerre où le général Ménard a été mis à disposition du chef d'état-major de l'Armée à l'intérieur pour assurer la direction des camps et l'utilisation des étrangers pour la défense nationale.

Les récits sont nombreux qui témoignent de l'absurdité de la situation qui voit les ennemis les plus farouches du nazisme internés parce que la guerre a été déclarée à Hitler.

Plusieurs possibilités étaient offertes aux autorités françaises.

-          Les intégrer dans des unités combattantes de l'armée française ? C'était possible mais la solution n’a même pas été évoquée.

-          Les verser dans des régiments de marche de volontaires étrangers (RMVE) ? Les militaires ont obtenu de Daladier que l'accès en soit interdit aux Allemands et aux Autrichiens.

-          Il y avait la Légion étrangère. Mais, sans compter que cela ne répondait guère aux aspirations des premiers concernés, l'État-major s’est fait encore réticent, au point qu'on ne sait pas  si l'engagement valait pour la durée de la guerre ou pour le contrat de cinq ans ; selon la circulaire de l'Intérieur du 17 septembre 1939, les ex-Autrichiens et les Tchécoslovaques avaient le choix tandis que les Allemands se voyaient imposer le contrat habituel. En outre, il fut refusé à ces nouveaux légionnaires de se battre sur le territoire métropolitain, l'État-major refusant d'engager des Allemands contre l'Allemagne « pour des raisons de droit international et d'usage » ; ils ont été transférés en Afrique du Nord.

Un nouveau frein a été mis au recrutement dans la Légion à partir de février 1940, les militaires arguant du manque de cadres et de moyens.

Cependant, pour la plupart, ils purent profiter du décret du 12 avril 1939 « relatif à l'extension aux bénéficiaires du droit d'asile des obligations imposées aux Français par les lois de recrutement et la loi sur l'organisation de la nation en temps de guerre ». Suivant son article 3, les « réfugiés » bénéficiant du droit d'asile étaient assujettis à des « prestations » sous les ordres de l'autorité militaire. Mais cela prit du temps : il fallait le  double contrôle d'une commission médicale et d'une commission de contrôle.

La circulaire du 17 septembre a prévue que les étrangers « resteront provisoirement concentrés ». Les libérations devaient  venir de commissions de criblage qui mirent des mois à se mettre en place.

Les étrangers passés par le stade de Colombes :

En théorie la commission médicale avait dû les examiner et envisager lesquels d'entre eux pouvaient être incorporés dans des compagnies de prestataires. Un  contrôle devait ensuite s'exercer sur les Allemands et Autrichiens non réfugiés mais également sur les réfugiés pour offrir toute garantie aux autorités militaires.  Ce n'est qu'à la mi-décembre, soit souvent après trois mois d'internement, que des textes incitèrent au criblage rapide des internés. Ainsi le décret fixant avec quelque précision les tâches allouées aux prestataires ne fut promulgué que le 12 et, le 21, est parue une circulaire de l'Intérieur fixant les conditions de libération. Les miliciens espagnols avaient déjà été largement recrutés comme prestataires, mais dans la plus grande pagaïe. Pour les réfugiés allemands, les commissions travaillèrent tout le premier trimestre et, dans les faits, il a fallu attendre février pour que soient distingués des camps de prestataires et des camps de non prestataires (sans compter les camps pour suspects) et le 20 avril 1940, soit quelques jours avant l'offensive allemande, pour que les étrangers réunis dans tous les camps de France soient formés en compagnies de travailleurs prestataires. Le criblage dura donc sept mois. »

On pouvait quitter librement le camp de Colombes, mais on pouvait surtout être envoyé dans un autre camp, dont on pouvait aussi être libéré, ou réorienté vers un autre camp ; d’où … :

« Le scandale de Colombes » : tel est le  titre du neuvième chapitre du récit du lieutenant Dubuc, affecté au camp de Meslay. Son jugement est sans ambiguïté : « J'ai questionné à maintes reprises les étrangers sur la manière dont ils avaient dû abandonner leurs valeurs, leurs objets divers, dont beaucoup étaient de grande importance pour leurs propriétaires, dès leur entrée au Stade de Colombes et j'ai acquis la certitude que ces hommes qui, pour la plupart, s'étaient présentés bénévolement devant les autorités françaises au moment de la mobilisation générale, avaient été victimes de gens malhonnêtes qui remplissaient cependant des fonctions officielles.  La police française, en particulier, porte en cette très regrettable affaire une lourde responsabilité. »

La procédure avait été la suivante : soit venus isolément, soit amenés par les cars de police, les étrangers rassemblés à Colombes étaient dans un premier temps répartis entre quelques bureaux préposés à la fouille et à l'interrogatoire d'état civil. Une fiche était établie, non signée par l'interné, qui mentionnait les objets et valeurs déposés. Fiche en main, ils étaient orientés vers le service médical qui décidait qui était apte au camp. Dans la nuit du 17 au 18 septembre, en vue de l'embarquement du lendemain à destination de Meslay, le commandant du camp de rassemblement de Colombes établit un état des dépôts des étrangers devant partir sous l'escorte du 10eRAD. Le capitaine Morault, qui dirigeait l'escorte, reçut ces états qu'il remit à son arrivée à Meslay, et son témoignage confirma le scandale. Suffisamment attentifs, certains internés avaient déjà signalé des irrégularités au moment de la remise de leur fiche et il semble que des rectifications aient alors été faites. Mais, pour la plupart, la surprise vint plus tard comme en témoigne une lettre de Hans Frankel arrivé à Meslay le 18 septembre et qui, libéré le 17 octobre, demandait un certificat attestant qu'aucun remboursement n'avait été fait par l'administration du camp au moment de sa libération afin de pouvoir se retourner vers le commandant de Colombes. Le constat était plus criant encore pour les objets que pour les sommes : tous les objets saisis sur 2 000 hommes à Colombes tenaient dans une simple caissette à Meslay. « Les pillards n'auront pas attendu la panique de juin 1940 pour commencer leurs méfaits », concluait le lieutenant Dubuc.

Le 18 septembre 1939, Dubuc devait venir surveiller pour la nuit le deuxième convoi d'internés en provenance de Colombes ; le transfert devait s'effectuer le lendemain. Or c'est le commandant lui-même qui l'alerta : on lui avait signalé que des incidents avaient eu lieu pendant le voyage et qu'il s'agissait, pour la plupart, de nazis convaincus. « Les farouches nazis annoncés réclamaient simplement à boire et le puits de la gare. « 

Tous ces faits sont dans « Denis PESCHANSKI Les camps français d’internement (1938-1946) »

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Published by patrick - dans colombes
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