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29 octobre 2015 4 29 /10 /octobre /2015 13:00

La clé, celle qui permet de comprendre l’ouverture de vraies discussions sur la Syrie, c’est John Brennan qui la donne. « Les Russes ne voient pas Assad dans l’avenir de la Syrie, déclarait mardi le patron de la CIA, (et) la question est de savoir à quel moment et comment ils seront capables de l’amener à sortir de scène ».

Cette conviction, le numéro 2 de la diplomatie américaine, Antony Blinken, l’a ensuite défendue en expliquant, hier, sur France 24 que l’intervention russe en Syrie « ne se passait pas très bien », que les Russes risquaient de s’y enliser, qu’ils ne pouvaient pas se mettre à dos la totalité des sunnites et que Moscou avait donc intérêt à pousser Assad vers une transition

Sur tous ces points, les Américains ont raison. Maintenant que les Russes ont compris qu’ils ne pourraient pas rétablir le statu quo ante en Syrie, l’option qui leur reste est en effet de finir par amener Bachar al-Assad à se retirer afin de se transformer en faiseur de paix et de revenir ainsi à la table des grands, en égal des Etats-Unis qui plus est.

Le moment venu, ils en auront tous les moyens puisque le président syrien est maintenant dans leur main. Les Etats-Unis n’avaient dès lors plus, et c’est ce qu’ils font, qu’à jouer la carte russe qui leur permet d’ouvrir une vraie perspective de compromis en réunissant demain à Vienne, conjointement avec la Russie, toutes les grandes puissances sunnites, les Européens et, surtout, l’Iran chiite, principal allié et soutien de Bachar al-Assad.

C’est un résultat en soi. Cette réunion pourrait vraiment permettre d'ouvrir la voie à un règlement mais, même en mettant les choses au mieux, cela prendra du temps.

Cela ne se fera pas en un jour car, avant d’arriver à la première étape que serait un cessez-le-feu, le régime syrien, l’insurrection et leurs soutiens respectifs voudront s’assurer les meilleures positions possibles. C’est pour cela que l’Arabie saoudite et le camp sunnite intensifient leurs livraisons d’armes à l’insurrection tandis que la Russie augmente encore, et de façon spectaculaire, le rythme de ses bombardements.

Pour permettre cette première étape, il faudra surtout être préalablement arrivé à définir les arrangements constitutionnels créant une forme ou l’autre de fédération qui tiendrait à la fois compte de la réalité du terrain, de la nécessité d’offrir des garanties à la minorité alaouite, celle dont est issue le clan Assad, et d’équilibrer l’influence des deux camps régionaux, sunnite et chiite.

Ce n’est pas fait. On n’en est qu’au début d’un processus au cours duquel il faudra trouver les moyens d’escamoter Bachar al-Assad sans que ni lui ni la Russie ne perdent la face. Ce n’est pas le moins difficile car l’insurrection, les pays sunnites et les Européens voudraient qu’il soit dit, dès demain, que tout processus de paix doit aboutir à son départ alors que les Russes comme les Iraniens s’y refuseront évidemment.

A court, moyen ou long terme, tout peut échouer mais, pour citer John Kerry, il y a désormais une chance de « sortir de l’enfer »

Bernard Guetta France Inter 29 octobre 2015

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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 23:14

debatSahraouis117-copie-4.jpg

 

 

 

                              LE CERCLE D’ETUDES ET D’INITIATIVES CIVIQUES DE COLOMBES, LA MJC-TC

 

                                                                                           vous proposent

 

                                     Mardi 14 octobre 2014 à 20h30

 

 

         OUVRIR LES YEUX SUR LES SAHRAOUIS

                                          soirée ciné-débat

                                mjc-théâtre de Colombes

                                    96/98 rue Saint-Denis 

                                          01 56 83 81 81

                                         mjctheatre.com

                                        ENTRÉE LIBRE

 

1°) Une exposition de photos de Benoît Moyen, photographe professionnel de

Colombes qui a visité des camps de réfugiés de ce peuple oublié et nié. Ces magnifiques

photos garnissent les murs de la MJC-TC du 15 septembre au 30 octobre 2014

2°) Un film documentaire «Enfants des nuages» de Javier Bardem et Alvaro

Longoria, qui examine la situation actuelle du Sahara Occidental, la «dernière colonie en Afrique, selon l'ONU.

3°) Un débat à la suite du film, qui réunira Michèle Decaster, secrétaire générale de l'Association Française d'amitié et de Solidarité avec les peuples d'Afrique (AFASPA) et dominique frager, secrétaire du CEIC, qui a participé à une mission d'observation dans les camps de réfugiés sahraouis. 

Le peuple sahraoui, colonisé au XIX ème siècle par les Espagnols, a été privé de son droit à l’autodétermination et à choisir son avenir, comme le préconisait l’ONU. Il a été purement et simplement occupé par le Maroc et délimité par un mur de protection de 1800 kilomètres de long au travers du désert.

Toute revendication nationale est durement réprimée. Des Sahraouis sont en exil. D’autres croupissent dans des camps de réfugiés du désert du sud algérien. De nombreux militants sont, souvent depuis longtemps, dans les dures prisons marocaines.

Le peuple sahraoui a créé, en février 1976, une République en exil.

Quel est l’état des droits de l‘homme dans cette région ?

Quelle est la situation aujourd’hui de ce peuple ?

Comment éviter la radicalisation et la violence d’une jeunesse aussi brimée, dans une zone de l’Afrique déjà si explosive ?

Quelle est la faiblesse de la réaction internationale ?

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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 19:44

Alors que l’Afrique est - pour des raisons malheureuses- au cœur de l’actualité, Pascal Canfin  présentera mercredi en Conseil des ministres la première loi de l’histoire de la République sur le développement et la solidarité internationale. Elle fera ainsi sortir cette politique, largement tournée vers le continent africain, d’une certaine opacité liée à l’histoire…

 

Cette semaine, dans le cadre du"Forum Afrique 100 innovations pour le développement durable", est  invitée   à Paris une partie des 100 innovateurs et innovatrices africain(e)s qui ont été sélectionnés parmi 800 dossiers pour la qualité de leur projet.  Ainsi  politique française est aussi une politique d’aide qui finance aussi des projets locaux innovants d’accès à l’énergie solaire, de lutte contre la déforestation, de diffusion de techniques d’irrigations qui réduisent par plus de 10 l’eau consommée, etc…

 

Ces innovations font l’objet d’une présentation en 1 minute chacune sous la forme de vidéos très pédagogiques. Vous pouvez aussi retrouver une présentation de certaines de ces innovations sur le Monde,RFI, Europe 1, Jeune Afrique

 

C'est une autre image de l'Afrique que celle d'un continent ravagé par une succession de crises..

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 19:40

Répondre à l'urgence humanitaire, délimiter l'intervention militaire, préparer la paix et le développement

Depuis vendredi 11 janvier, la France mène une intervention militaire au nord du Mali, d'abord par voie aérienne, puis désormais avec l'engagement de troupes au sol. Cette intervention, compréhensible et devenue inévitable, répond à l'appel du Président par intérim de la République Malienne, avec l’approbation de la communauté internationale et notamment des organisations régionales africaines (CEDEAO).

La responsabilité de ce conflit tient à la décision d'Aqmi, du Mujao et d'Ansar Eddine, trois mouvements intégristes radicaux contrôlant le Nord-Mali depuis avril 2012 et d’ores et déjà suspectés de nombreux crimes de guerre et crimes contre l’humanité, de lancer une offensive visant probablement la capitale malienne, Bamako, et menaçant la pérennité de l'État malien. Elle est dans l’esprit de la résolution 2085 du 20 décembre 2012, qui prévoyait l’intervention d’une force pan-africaine. Elle est enfin perçue favorablement par la majorité du peuple malien et de la diaspora, conscients de l’impuissance et de la désorganisation des forces armées régulières maliennes - que plusieurs voix appellent d’ailleurs à éviter toute exaction contre des minorités vivant au Nord-Mali.

En tant que mouvement attaché à la prévention des conflits et à leur résolution pacifique, EELV considère que la guerre crée inévitablement de nombreuses destructions et affecte les populations civiles. Nous avons donc en tête à cet instant les douleurs et les souffrances de tous ceux qui sont impactés par les conséquences de ce conflit. La guerre favorise la propagation des armes comme le montre l’enchaînement des conflits en Libye et au Mali, et ne peut donc en aucun cas constituer un moyen pour construire une paix durable. Elle n'est que l'ultime recours lorsque toutes les solutions négociées ont échoué. Elle ne doit se poursuivre sans un cadre et un vocabulaire précis, à définir avec la représentation parlementaire nationale française, l'État malien et tous les partenaires internationaux. Elle doit également s’accompagner d’un dialogue entre l’ensemble des Maliens, avec l’aide de la communauté internationale, pour aboutir à une solution de paix durable.

L’intervention française a permis d'arrêter la progression d’une coalition de mouvements fondant leur hégémonie sur la force militaire et des exactions imposées aux populations locales : mutilations, exécutions publiques, viols, raids dans les villages pour enrôler de force des mineurs,prises d'otages, etc.

Cette intervention présente cependant des risques certains :

Le risque d’apparaître comme une énième intervention militaire française en Afrique, environ la 50e depuis les indépendances de 1960. Le risque pour la France de sembler défendre des intérêts économiques et stratégiques contestables.

Le Nord du Mali, contigu du Niger où la France tire via Areva une part substantielle de l’uranium consommé dans ses centrales nucléaires (3000 tonnes en 2012), est également considéré aujourd’hui comme un « Eldorado » par les majors du pétrole dont Total. Frontalier de la grande puissance pétrolière qu’est l’Algérie, il est un territoire également convoité pour le contrôle des nombreux trafics d’armes et de drogues qui s’y déroulent, habité par une multitude de groupes dont l’un, les Touaregs, vit surtout dans des régions désertiques riches en ressources extractives et entretient historiquement une relation conflictuelle avec l’Etat malien.

Le risque de voir se multiplier les lieux de conflits par un adversaire insaisissable dans l’ensemble du Sahara et du Sahel est déjà avéré (prise d’otages du site gazier d’In Amenas en Algérie). Face à cette réalité, la capacité d’une force internationale à reprendre et contrôler durablement un terrain désertique immense sera impossible par la seule action militaire. Une paix durable nécessite d’ouvrir un dialogue avec l’ensemble des acteurs maliens voulant œuvrer à la reconstruction du pays.

Aujourd'hui, alors que l’intervention militaire est en cours, alors que le conflit s'étend en Algérie à la suite de la prise d'otages dans un complexe gazier, il nous semble important de réfléchir selon trois axes :

- les exigences politiques à porter concernant l'intervention militaire et les solutions politiques de sortie de crise,

- la gestion de la crise humanitaire qui prend chaque semaine des proportions plus alarmantes,

- le développement durable de l’ensemble de la région.

La nouvelle séquence ouverte par cette intervention armée, engagée par le Président de la République au nom de « la lutte contre le terrorisme » et pour garantir « l'existence même d'un État ami », doit en effet se transformer en opportunité pour aider de façon efficace le Mali à assurer son intégrité territoriale et à rétablir un fonctionnement démocratique stable, légitime et représentatif des composantes politiques de la vie malienne. Au-delà, elle doit permettre de poser des bases solides et saines pour un co-développement écologique au sein duquel l’exploitation des ressources extractives deviendrait progressivement marginale : il faut envisager conjointement le développement écologique du Sahel (plus largement de l’Afrique) et la transition énergétique en France.

Les actions à entreprendre devront viser : la reconnaissance des droits des minorités, l'autosuffisance alimentaire, la sécurité sanitaire, la mise en place de solutions écologiques dans l'agriculture et l'industrie locale (à construire), le soutien aux initiatives de la société civile.

Les exigences politiques : La France doit poursuivre ses efforts diplomatiques pour transmettre le plus rapidement possible les opérations militaires ainsi que celles de police (maintien de la paix dans les zones libérées) aux troupes maliennes et africaines, avec des objectifs clairs et partagés au plan international. L’armée française n’a pas vocation à rester durablement au Mali.

La gestion de la crise humanitaire : selon l'ONU, on dénombrait avant le démarrage de la guerre 150 000 réfugiés maliens dans les pays voisins (Mauritanie, Burkina Faso, Niger et Algérie principalement) et 230 000 déplacés en interne. Ces chiffres grossissent depuis le déclenchement des hostilités : selon l'ONG Oxfam, plus de 30 000 personnes se sont déjà déplacées en une semaine ! Alors que la dernière saison des pluies a permis de bonnes récoltes en 2012, l'on craint désormais une crise alimentaire majeure dans les mois qui viennent. Certaines zones (les grandes villes, dont Bamako au premier plan) vont se retrouver en difficulté d'approvisionnement, et dans les régions où se déroule le conflit, de très nombreux paysans n'auront pas pu cultiver leurs champs (soit qu'ils aient été détruits, soit qu'ils aient dû les fuir). Par ailleurs, il s'agit très vite de mettre en place les conditions d'hébergement correctes pour toutes les populations ayant fui.

Le développement de l’ensemble de la région : la situation actuelle au Mali résulte aussi de l'extrême pauvreté régnant dans tout le Sahel. Loin de profiter à ses habitants, les richesses minières et gazières du sous-sol sahélien sont restées pour l'instant le monopole de grands groupes internationaux, qui – comme Areva au Niger – se sont contentés jusqu'à présent de reverser quelques prébendes à des politiciens peu vertueux. De même, les sommes – même insuffisantes – attribuées par l'aide internationale au développement n'ont pas toujours bénéficié aux populations auxquelles elles étaient destinées. Il est temps que l'ensemble de ces pratiques changent réellement et que le développement que nous appelons – solide, juste et écologique – puisse être réfléchi et mis en œuvre avec toutes les parties prenantes : la population malienne dans son ensemble, les collectivités territoriales maliennes, les partenaires du Nord.

Pour mener à bien cette reconstruction, nous bénéficions d'une solide histoire d'échanges, de partenariat et d'amitié entre nos deux peuples. Ainsi depuis plusieurs décennies, de nombreuses associations ont été créées par des Français et des Maliens de la diaspora pour participer au développement du pays. De nombreuses ONG françaises sont très investies dans plusieurs régions maliennes. De nombreuses collectivités territoriales françaises et maliennes se sont engagées dans des programmes de développement solidaire. Enfin, la diaspora malienne en France est la première contributrice de l'aide au développement de son pays.

Dans ce cadre, EELV:

- approuve l’intervention militaire française au Mali qui a permis d'arrêter la progression d’une coalition de groupes armés fondant leur hégémonie sur la force militaire et des exactions imposées aux populations locales. La guerre est ici le résultat d'échecs politiques successifs ;

- rappelle que le programme d'EELV préconise la prévention des conflits ;

- salue la décision de la Cour pénale internationale d’enquêter sur l’ensemble des violations graves des droits de l’homme commises au Mali depuis le 1er janvier 2012 ;

- demande au gouvernement français de réfléchir à des propositions pour que la communauté internationale puisse également favoriser l’élucidation de l’ensemble des exactions commises au Mali depuis 1960 ;

- regrette que l’UE ne se soit pas dotée d’une capacité à intervenir collectivement dans le cadre du droit international.

 Demande au gouvernement français :

- d'éviter tout discours belliciste, ainsi que toute terminologie connotée, susceptible d'entrainer des amalgames dangereux.

- de rendre compte régulièrement au Parlement :

- des objectifs à court et moyen terme de l’intervention militaire française ainsi que de ses efforts diplomatiques pour aboutir à une force militaire internationale sous commandement africain, comme le prévoit la résolution 2085 du Conseil de Sécurité de l’ONU ;

- du déroulement du conflit, avec une attention toute particulière au transfert d'armement et au type d'armes utilisé sur le terrain ;

- de tout faire pour réduire au maximum l’impact des opérations militaires sur les infrastructures vitales pour l’approvisionnement des habitant/es du Nord-Mali ;

- d'éviter toute pollution environnementale (notamment sur les ressources en eau) ;

- de s'interdire l'utilisation d'armes à uranium appauvri ;

- de faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire ;

- de mettre en œuvre un moratoire suspendant les procédures d’expulsion engagées à l’égard des Maliennes et des Maliens sans-papiers ;

- de faciliter, dans une démarche solidaire et humanitaire, plutôt que sécuritaire, l'obtention de visas des réfugiés et migrants maliens en France, en lien avec l'ambassade malienne et les différents consulats sur notre territoire, et celle des titres de séjour sans que leur nombre soit inclus dans l’objectif des 30 000 régularisations annuelles ;

- de permettre une information libre par les médias qui couvrent le conflit au Mali dans les territoires qui sont sous son contrôle ;

- d'engager avec tous nos élus l'évolution du droit français et européen pour une responsabilité sociale et environnementale (RSE), contraignante, des entreprises transnationales extractives ou non, en promouvant les initiatives parlementaires en cours ;

- de respecter les engagements internationaux réitérés en matière d'Aide et de Coopération publique au développement.

• Demande au gouvernement français ainsi qu’à l’ensemble des parlementaires nationaux et européens :

- d’entamer dès à présent des consultations avec des représentant/es de l’Etat malien, du Parlement malien et de l’ensemble des communautés du Nord et du Sud du Mali. Il s'agit de préfigurer les garanties internationales qui pourraient être données au lendemain du conflit pour une refondation des institutions maliennes (à la légitimité discutable) posant la question de l’autonomie effective des groupes qui y aspirent ;

- de préparer avec l'UE et la communauté internationale un plan de développement ambitieux pour les populations des pays du Sahel, en particulier la reconstruction de leur souveraineté alimentaire.

- de prendre l'initiative auprès des Nations Unies de la mise en oeuvre urgente d'une conférence pour la paix, pour commencer dès aujourd’hui à mettre en place les conditions d’un retour à la démocratie avec une feuille de route intégrant le calendrier de l’élection du président et du parlement.

• Demande à l’Union européenne

- de mettre en place de toute urgence une plate-forme d’aide financière et logistique aux ONG internationales et maliennes travaillant sur place pour venir en secours aux populations civiles frappées par la guerre et notamment aux réfugiés et déplacés du nord du Mali ;

- de prévoir la mise en place de structures permettant l'envoi d'hôpitaux de campagne avec notamment des personnels formés à la prise en compte des viols de guerre.

- d’œuvrer à la mise en place d’un espace politique et de développement : Afrique-Europe en lien avec les sociétés civiles.

...

appelle

- les élus EELV des grandes collectivités territoriales françaises engagées dans des actions de coopération décentralisée avec le Mali à organiser des Assises de la reconstruction avec leurs partenaires habituels (collectivités territoriales maliennes, ONG, OSIM: associations de solidarité internationale créée par les migrants) dans les meilleurs délais.

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 23:36

Un article paru il y a trois mois, mais encore en pleine actualité

Le Conseil de sécurité a adopté à l'unanimité, le 12 octobre, la résolution présentée par la France pour répondre à la demande des autorités maliennes d'une force militaire internationale. Il demande aux organisations régionales africaines un plan d'intervention dans les 45 jours tout en préconisant un processus de négociation crédible entre le gouvernement malien et les rebelles Touaregs. Le feu vert éventuel du Conseil de sécurité interviendra avant la fin de l'année. La France a déployé beaucoup d'efforts pour que cette intervention ait la légalité internationale tout en mettant l'Afrique en première ligne ; elle apportera son appui logistique. Cette intervention a été longtemps refusée par l'Algérie, principale puissance régionale, qui préférait la négociation. Certains craignent un enlisement et considèrent que le préalable est la légitimité du pouvoir malien et la reconstitution de son armée.

D'un côté, il y a légitimité et urgence à agir vu le contrôle par la force de mouvements extrémistes qui prennent de l'ampleur (en termes de recrutement, d'arsenal militaire et d'actions terroristes). Les populations du Nord subissent des exactions quotidiennes et des drames humanitaires avec plus de 200 000 déplacés ou réfugiés. Les risques augmentent pour le Mali et les pays de l'arc sahélo-saharien mais également pour la France. Des alliances opportunes existent entre les quatre forces par le contrôle des divers trafics (de drogue, d'hommes, d'armes) mais les revendications vont de l'indépendance de l'Azawad (MNLA), à l'exigence de la charia (Ansar-Dine) ou à la volonté du califat de la Mauritanie à la Somalie (AQMI et son allié Mujao).

De l'autre, la reconquête du Nord Mali suppose :
1/ une reconstitution d'une armée malienne décomposée matériellement et dans sa hiérarchie ;
2/ une légitimité des autorités maliennes alors que les ex-putschistes imposent leur loi militaire et que les responsables politiques sont divisés ;
3/ un appui des forces africaines et non de la seule CEDEAO. L'Algérie, qui est un des acteurs majeurs ayant en partie entraîné la crise en boutant AQMI hors de ses frontières et en laissant ouvertes les frontières pour les approvisionnements des divers mouvements du Nord à commencer par Ansar-Dine, est évidemment un acteur incontournable pour trouver une solution. Une intervention militaire, incertaine dans ses conséquences et ses effets collatéraux, ne pourrait pas être mise en place avant le printemps 2013.

Quatre volets doivent être menés de concert même si leur temporalité diffère.

Le volet militaire suppose une reconstitution de l'armée malienne, un déploiement de forces africaines, un appui logistique, à la formation, de renseignement et de forces spéciales notamment de la France, des Etats-Unis et de l'Algérie. Les interventions doivent être spécifiques vis-à-vis de milices très mobiles et de mouvances atomisées. Au-delà de la reconquête des villes (Gao, Kidal, Tombouctou), se pose le contrôle d'un immense territoire. Les 700 fanatiques doivent être dissociés des 4000 combattants essentiellement Touaregs, membres d'Ansar-Dine et du MNLA. Ces derniers doivent disposer d'opportunités de reconversion. Il importe de tarir les différents circuits d'approvisionnement en armes qui proviennent pour l'essentiel de Libye et transitent par l'Algérie

Le volet diplomatique suppose que les pays échaudés par l'intervention libyenne, s'opposant aux hégémonies occidentales, craignant le leadership de la France, soient convaincus de la nécessité d'une action légitimée par la communauté internationale. La France doit convaincre l'Algérie. L'Europe doit prendre conscience que la question malienne la concerne et donner un appui en termes de formation et de logistique.

Le volet politique implique que les rivalités personnelles des responsables du Mali cèdent la place à une unité sur un enjeu stratégique national. Si l'indépendance de l'Azawad n'a aucune légitimité, des droits doivent être reconnus avec une plus grande autonomie du Nord, voire un Etat fédéral. Le soutien des mouvements associatifs, des organisations paysannes, des mouvements des femmes, des responsables religieux se situant dans les traditions soufiste ou malékite, est prioritaire pour faire basculer les rapports de force.

Le volet économique est le grand absent des projets en cours. Les causes profondes de la crise du Nord Mali renvoient, comme dans d'autres pays du Sahel, à la conjonction d'une explosion démographique, de jeunes sans perspectives, de la prolifération des trafics, de crises environnementales et alimentaires, et de l'extension d'un islam radical sous l'influence de puissances non africaines. L'aide française et européenne affectée à la zone sahélienne est infime.

Eviter un enlisement du conflit ou son déplacement vers d'autres zones suppose des projets offrant aux jeunes des opportunités de revenus et d'insertion sociale, un assèchement des circuits de drogue et de trafics divers, des retombées des investissements miniers pour les populations, une réactivation de la coopération décentralisée. Un positionnement fort de l'Union européenne est prioritaire, pour éviter que cette zone devienne la Somalie ou l'Afghanistan de l'Afrique de l'Ouest.

Philippe Hugon, directeur de recherche à l'IRIS, auteur de Géopolitique de l'Afrique (3ème éd., Paris, SEDES, 2012)

Le Monde 16/10/2012



 

 

 

 

 

 

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 19:22

Quelques éléments de compréhension générale, issus du "Dessous des cartes" de JC Victor

 

Le Sahel, un terreau propice

Situé entre l'océan atlantique et le Tchad, entre le Sahara et les fleuves Niger et Sénégal, le Sahel est depuis quelques années qualifiée de zone de "non-droit, et placé sur l'agenda international au gré de la hausse de la contrebande, des trafics de drogue, d'armes et de migrants, de la résurgence des rebellions armées touarègues au Mali et au Niger, des enlèvement d'occidentaux en Mauritanie et au Mali.

Généralement revendiquées par des groupes islamistes, les attentats ont souvent été attribués à AQMI, la branche maghrébine d'Al Qaida. Cette dernière s'est formée en 2007, lorsque le groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) basé en Algérie, a décidé d'internationaliser ses activités djihadistes et se fondre dans la nébuleuse terroriste.

L'insécurité qui règne au Sahel ne saurait être le fait de cette seule organisation.

D'abord, selon les estimations les plus fiables, AQMI ne compterait vraisemblablement  que 500 individus et la moitié d'entre eux seraient réunis autour de leur chef, Abdelmalek Droukdal, localisé dans le nord-est de l'Algérie.

Ensuite la région est en proie à des rivalités ethniques tenaces, à des différents étatiques parfois latents, à des rebellions internes plus ou moins larvées, à de la criminalité transnationale particulièrement bien organisée.

Souvent il existe d'ailleurs, une imbrication opérationnelle ou financière entre rebelles, mafieux et terroristes. Les activistes défient la puissance publique dans ses prérogatives.

De plus la région  est le lieu d'une lutte d'influence entre pays du Maghreb qui voient le Sahel comme une zone "molle". parmi eux, l'Algérie et la Libye considèrent la région comme leur hinterland naturel et rivalisent pour s'assurer l'exploitation des ressources en sous-sol.

Les Etats sahéliens en première ligne

La Mauritanie, le Mali, le Niger, le Sénégal, le nord  du Nigéria et dans une certaine mesure le Burkina Faso sont les pays les plus directement concernés par ces menaces. A l'exception du Nigéria, , riche Etat pétrolier mais fortement clivé, ces nations appartiennent  àl a catégorie  des "Pays les moins Avancés (PMA)" qui, selon une définition des nations-Unies, n'ont pas les moyens de fournir les services de base  à leur population, comme l'accès à la santé, à l'éducation et à la sécurité. Avec des superficies proches de 1 million de m² (trois fois la superficie de l'Allemagne), dont la moitié nord est formée par le désert, ces Etats ne peuvent contrôler et administrer efficacement l'ensemble du territoire , créant ainsi des zones dans lesquelles trafiquants, rebelles et terroristes peuvent opérer.

Délaissés par leur gouvernement, les habitants ont peu de raison de coopérer avec l'Etat central et n'hésitent pas à tirer profit  des opportunités  qui se présentent, fussent-elles criminelles.

Ces menaces ont suscité diverses réactions parmi les acteurs tiers, comme les pays membres de l'Union européenne et les Etats-Unis. Les pays sahéliens ont en effet sollicité l'aide de leurs partenaires occidentaux, et tout particulièrement celle de la France, ancienne puissance coloniale de la région et avec laquelle certains de ces Etats ont signé des accords bilatéraux de défense. Une approche euro-sahélienne  a été développé par la France, associant l'Espagne et l'Allemagne, mais elle ne saurait être confondue avec une approche coordonnée de l'union européenne.

Dans cette région formant la périphérie immédiate de l'Europe, les activités illégales qui s'y développent (trafics, terrorisme, migrations) ont pourtant un impact direct  sur la sécurité de l'union européenne et sur ses Etats membres. de même les Etats-Unis ont mis sut pied le Trans-Sahara Counter Terrorism Partnership (TSCTP)avec les Etats de la région.. Cependant des Etats comme l'Algérie  et la Libye  n'hésitent pas à faire savoir qu'ils considèrent les partenaires occidentaux  comme illégitimes.

Face çà ces tensions entre Etats, il est donc difficile de coordonner les réponses à cette insécurité régionale, d'autant que l'ordre des priorités n'est pas le même selon que l'on se trouve  à Bruxelles ou à Bamako.

Si les occidentaux  se focalisent sur la menace terroriste, la priorité locale se focalise  avant tout sur l'économie, d'autant plus que les attentats ont fait perdre les recettes issues du tourisme et porté un coup au développement économique et humain de la région.

En surestimant le rôle d'AQMI dans la région, les Nations-Unies, la Banque mondiale et l'Agence Française de Développement offrent à l'organisation une surface médiatique  qu'elle n'aurait jamais pu occuper par ailleurs. Les menaces que fait peser l'organisation terroriste ne semblent pas suffisamment graves pour susciter la constitution d'un front uni des Etats pour la contrer. Il ne s'agit ni de conflits inter-étatiques, ni de guerres civiles, et ces Etats ces Etats ne dont pas des failed states. ils font face à des insurrections  à caractère politico-mafieux, et les menaces à la  stabilité des pays sont parfois  internes, comme les tentatives de coup d'Etat en Mauritanie et au Mali, ou de coup de force constitutionnel au Niger. En 2012, Al Qaida et sa "filiale" maghrébine AQMI traversent toutefois une profonde crise de légitimité et sont rejetées de toutes part pour s'être attaquées essentiellement à des musulmans et avoir provoqué des massacres de civils.

 

Jean-Christophe Victor, le dessous des cartes, itinéraires géopolitiques Arte Editions/Ed Tallandier, septembre 2012.

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 18:54

Voilà quelques jours que je me plonge dans une histoire que je ne méconnais que trop peu, celle de l'Algérie. Envie toute simple de partager.

Avec un dossier du Monde:

http://medias.lemonde.fr/medias/pdf_obj/sup_algerie_041027.pdf

Avec un long article de l'Encyclopediae universalis, qui commence après que ben Bella, soutenu par boumedienne, ait gagné le pouvoir grâce à une sorte de coup d'état contre les combattants de l'intérieur, et contre les prmoteurs du pluralisme démocratique:

4. ALGÉRIE (1962-1992)

Un pays au bord de la guerre civile

(Encyclopaedia Universalis, DVD-ROM, Version 6, 2000, Article « Algérie »)

Le 3 juillet 1962, à la suite d’un référendum portant sur l’autodétermination du pays, l’Algérie accède officiellement à l’indépendance. Les Européens quittent en masse le nouvel État, déchiré dès sa naissance par des luttes féroces pour le pouvoir. Ahmed Ben Bella, un des fondateurs du F.L.N., emprisonné de 1956 à 1962 par les autorités françaises, et ses partisans créent à Tlemcen un «bureau politique».Il se pose en rival direct du Gouvernement provisoire de la République algérienne (G.P.R.A.), structure née en 1958, pendant la guerre, et dirigée par Benyoucef Benkhedda. D’autres divisions voient le jour: aux maquisards de «l’intérieur» s’opposent les combattants de l’armée de «l’extérieur» (l’armée des frontières), stationnée en Tunisie et au Maroc. Pendant que s’organise la chasse aux harkis, supplétifs des forces françaises durant la guerre d’indépendance, les clans se déchirent au sein du F.L.N, sans pouvoir contrôler des groupes armés parfois très autonomes. En cet été de 1962, l’unité de l’Algérie est en jeu. L’économie du pays est en ruine: le départ massif des pieds-noirs (Européens d’Algérie) a complètement désorganisé une économie de type colonial ébranlée par huit années de guerre (1954-1962). Près de la moitié de la population vit dans une misère totale.

Mais la guerre civile ne se prolonge pas: Ahmed Ben Bella, soutenu par Houari Boumediene et l’Armée de libération nationale, la fameuse «armée des frontières», s’impose à ses adversaires politiques. Il est investi à la tête du gouvernement le 29 septembre 1962 et élu à la présidence de la République le 15 septembre 1963. Tout reste à faire pour le premier président de l’Algérie indépendante.

L’expérience autogestionnaire  (1963-1965)

Le 20 mars 1963, Ahmed Ben Bella présente à la radiotélévision le décret portant organisation et gestion des entreprises industrielles ainsi que des exploitations agricoles jugées vacantes du fait du départ des Européens. Le 1er octobre de la même année, il annonce la nationalisation des dernières propriétés appartenant à des colons français.

L’objectif du nouveau pouvoir est de «rattraper le retard accumulé pendant cent trente ans de domination coloniale».Dans un environnement où le Tiers Monde émerge sur la scène internationale, et où Nasser, en Égypte, s’est imposé comme le père du nationalisme arabe, l’Algérie opte sans hésiter pour une voie socialiste de développement.

L’«autogestion» devient le maître mot qui doit mobiliser et permettre de transformer l’Algérie. Le nouveau gouvernement promulgue des «lois de nationalisation des biens vacants», les fermes des colons français sont saisies, collectivisées et dirigées par des «comités de gestion». L’absence totale de préparation de la population à ce type d’expériences rend difficile la mise en œuvre de l’autogestion. Des projets de socialisation gigantesques, dans le domaine industriel en particulier, sont ébauchés, sans base sociale réelle. En 1963, l’Algérie est forcée de contracter auprès de la France un prêt de 1.300 millions de francs (complété par 500 millions de francs empruntés auprès de l’U.R.S.S. et 250 millions de francs auprès de la Chine populaire).

Malgré ses talents politiques, Ahmed Ben Bella ne peut éviter l’éclatement du noyau historique du F.L.N.: en septembre 1962, Mohammed Boudiaf, l’un des dirigeants historiques de l’indépendantisme algérien, quitte le F.L.N. pour fonder le Parti de la révolution socialiste (P.R.S.), qui conteste la légitimité du nouveau pouvoir. Ferhat Abbas, premier président du G.P.R.A en 1958 et de l’Assemblée constituante en septembre 1962, s’éloigne de Ben Bella, qu’il juge trop antioccidental. En avril 1963, Mohammed Khider, un autre responsable de l’insurrection de novembre 1954, démissionne de son poste de secrétaire général du F.L.N. Hocine Aït Ahmed, compagnon de Ben Bella dans les geôles françaises, crée en 1963 le Front des forces socialistes (F.F.S.) qui s’ancre dans l’opposition. En 1964, une révolte armée éclate, menée par le colonel Chaabani, soutenu par Hocine Aït Ahmed et Mohammed Khider, qui annonce, en août 1964, «geler le trésor du F.L.N.», amassé pendant le conflit contre la France. Le 17 octobre 1964, Hocine Aït Ahmed est arrêté en Kabylie (il sera condamné à mort, puis gracié). Le spectre de la guerre civile réapparaît.

L’isolement de Ben Bella

Au premier congrès du F.L.N. (16-21 avril 1964), Ben Bella affirme avec force la primauté de l’action révolutionnaire sur les tâches de construction institutionnelle et de réorganisation du pays. Cette dénonciation de la thèse du primat de la construction étatique vise le clan Boumediene, tandis que Ben Bella désigne lors de ce congrès les «éléments liés à la bourgeoisie» comme une menace pour le pays, ce qui illustre «la fréquente utilisation, en cette période de l’histoire algérienne, des schémas d’analyse marxistes aux fins de sublimer en luttes de classes des affrontements pour le pouvoir» (G. de Villers).

Au début de 1965, l’Algérie doit faire face à la montée du chômage, à un exode rural massif et à une crise économique grave. L’émigration vers l’Europe se développe. Ben Bella est cependant convaincu de bénéficier du soutien populaire. Mais l’élimination de ses principaux adversaires politiques a surtout profité à Houari Boumediene, ministre de la Défense. Le 19 juin 1965, il fait arrêter Ben Bella, aux motifs de «culte de la personnalité», «liquidation des cadres révolutionnaires», «confusions idéologiques» et «gaspillage des ressources du pays». Ben Bella restera enfermé, sans jugement, jusqu’en 1980.

La construction d’un État fort  (1965-1978)

La politique étrangère de Boumediene

Introverti, idéologue austère et autoritaire, Boumediene va marquer l’histoire de son pays. Le colonel Boumediene dirige le pays à la tête d’un Conseil de la révolution. Méfiant à l’égard du F.L.N., qu’il juge comparable à un «corps sans âme», il va appuyer son pouvoir sur l’armée et sur la redoutable «sécurité militaire» pour éliminer toute opposition. Mohammed Khider sera assassiné à Madrid en 1967 et Krim Belkacem retrouvé étranglé dans sa chambre d’hôtel à Francfort en 1970.

À l’inverse de ce qui a été souvent écrit, c’est l’État-armée qui contrôle le F.L.N., et non le parti unique qui tient l’État. Le nouveau pouvoir met en place des structures municipales, pour contrôler davantage la société, légitimées par des «chartes communales». La Charte nationale de 1976, document de référence idéologique du régime, consacre le socialisme comme une «option irréversible», et fixe les grandes orientations politiques économiques et culturelles. La Constitution de novembre 1976 confirme «l’islam comme religion d’État». La première Assemblée populaire nationale est élue le 25 février 1977.

C’est sur la scène régionale et internationale que Boumediene obtient ses succès les plus importants. Les intellectuels du Tiers Monde, mais aussi français, applaudissent au «miracle algérien».Lors de la Conférence des pays non alignés à Alger en septembre 1973, l’Algérie offre l’image d’un État révolutionnaire, prompt à soutenir tous les «mouvements de libération» et à bouleverser les rapports Nord-Sud. Ce prestige incontestable dans le Tiers Monde n’empêche pas le régime algérien de commettre des erreurs sur le plan intérieur face à une situation difficile.

L’échec du «modèle développementaliste» de Boumediene

Le 24 février 1971, le président Boumediene amorce la «décolonisation pétrolifère». Au vieux régime des concessions est substituée une prise de contrôle à 51 p. 100 des sociétés pétrolières françaises. Le pétrole et le gaz sont nationalisés. Seule la Compagnie française des pétroles (Total) acceptera de continuer ses activités, les autres compagnies pétrolières quittant l’Algérie. La France boycotte le pétrole algérien tandis que le dinar se dégage de la zone franc. Se développe alors la Sonatrach, qui devient la grande compagnie nationale chargée de prospecter et de commercialiser le pétrole algérien.

Le processus de nationalisation des intérêts pétroliers étrangers indique une radicalisation des choix stratégiques du pouvoir sur le plan politique. Il a pour effet l’accroissement des ressources que l’État espère mobiliser en faveur du renforcement de son contrôle sur les principaux moyens de production et d’échange

À la fin de 1973, le premier choc pétrolier multiplie par trois les recettes tirées des hydrocarbures. La stratégie algérienne de développement accorde un rôle majeur à ceux-ci en tant que source principale de financement de l’industrialisation. Elle privilégie la transformation sur place des ressources minières et pétrolières. Ce caractère «industrialisant» des hydrocarbures doit donc contribuer à la réalisation d’un système productif cohérent.

Dans la foulée, Boumediene crée soixante-dix sociétés nationales, qui structurent totalement le tissu économique et sont censées assurer un développement à marche forcée. Son principal ministre, Belaïd Abdesslam, impose le concept des «industries industrialisantes» qui, dans la réalité, dépasseront rarement 30 p. 100 de leur capacité de production. Pour réussir le «décollage économique», Boumediene lance aussi la «révolution agraire», qui échouera pour de multiples raisons: distribution inéquitable des terres, bureaucratie, inexistence de circuits de distribution... En revanche, les efforts en matière de scolarisation portent leurs fruits: quatre millions d’enfants sont scolarisés dans le primaire en 1978, année de la mort de Boumediene, contre un million en 1962-1963. L’absence totale de maîtrise de la démographie – avec un taux de natalité de 35 p. 1      000 en 1972 – réduit à néant les efforts d’amélioration du niveau de vie. En 1978, près de 60 p. 100 de la population n’a pas connu la colonisation.

Constitution et fondamentalisme d’État

Dans les années 1970-1980, le régime algérien décide l’arabisation de l’enseignement et l’islamisation de la société qu’il met en œuvre par une série de mesures. Un décret est ainsi promulgué le 16 août 1976 pour l’application du repos obligatoire le vendredi au lieu du dimanche; le 12 mars 1976 sont interdits les paris comme la vente des boissons alcoolisées aux musulmans; en février 1980,un décret demandera au ministère des Affaires religieuses «de veiller à développer la compréhension de l’islam, tout en expliquant et diffusant les principes socialistes du régime».

La Constitution algérienne et la charte nationale de 1976, base idéologique du régime, définissent la place et le rôle de l’islam dans les institutions. La Charte nationale du 27 juin 1976 dispose que «l’islam est religion d’État» (article 2), et ajoute que le président de la République doit être de «confession musulmane» (article 107), «qu’il prête serment [...], doit respecter et glorifier la religion musulmane» (article 110), et qu’«aucun projet de révision constitutionnelle ne peut porter atteinte à la religion d’État» (article 195). L’école unique est confessionnelle. Le nombre de mosquées passe de 2.200 en 1966 à 5 .829 en 1980. L’État contrôle étroitement le ministère des Affaires religieuses: les imams sont «fonctionnarisés» par le pouvoir. Un décret du 6 août 1983 centralisera la formation des cadres du culte.

L’État «nationalise» l’islam sans vouloir le modifier. Profitant de l’emprise du religieux sur la société, le mouvement islamiste, naissant dans les années 1970, fonctionne de manière souterraine en développant le langage du refus de la soumission de l’islam à l’État.

Le blocage d’un système (1978-1988)

La timidité des réformes

Sur recommandation de l’armée, le colonel Chadli Bendjedid est désigné comme successeur de Boumediene par le F.L.N., parti unique, en tant qu’«officier le plus ancien dans le grade le plus élevé». Il est élu président de la République le 7 février 1979.

Le nouveau pouvoir se heurte au «printemps berbère», véritable explosion culturelle qui met en lumière la pluralité linguistique en Algérie (l’arabe, le berbère, le français). Les émeutes de Tizi Ouzou, en Kabylie, sont sévèrement réprimées en avril 1980.

Chadli tente une timide ouverture politique, réduit le rôle des services de sécurité et de renseignements, modernise l’armée. Il élabore un plan quadriennal (1980-1984) qui veut donner la priorité aux secteurs négligés (agriculture, hydraulique, habitat), cherche à rentabiliser le secteur industriel fortement endetté, et commence à réhabiliter le secteur privé. Il écarte peu à peu les hommes de son prédécesseur. Dans une volonté de «moralisation», le pouvoir entend mettre en cause ceux qui, d’une façon ou d’une autre, auraient pu être amenés à détourner des fonds. Toutefois, la procédure est vite étouffée.

Malgré plusieurs campagnes d’«assainissement», c’est sous les mandats de Chadli que la corruption atteint d’importantes proportions. La pratique des «commissions» pour l’implantation de sociétés étrangères sur le territoire algérien se développe à grande échelle. La bureaucratisation du F.L.N. devient évidente lorsqu’un congrès du parti, en 1980, décide que tout Algérien ayant une fonction importante au sein de l’État doit être obligatoirement «membre du F.L.N.».

En 1984, grâce à ses revenus pétroliers, l’Algérie échappe à la «révolte du pain» qui secoue le Maroc et la Tunisie. Mais la population est de plus en plus excédée par l’étalage de richesses et l’arrogance d’une nouvelle caste de privilégiés. Le fossé se creuse entre deux sociétés. Les frustrations de tous ordres s’accumulent, surtout au sein de la jeunesse.

Les cours du pétrole s’effondrent brutalement en 1985. Les devises se font rares. L’Algérie adopte un plan d’austérité draconien: réduction des dépenses sociales, des importations et du budget de l’État. Les biens d’équipement et de première nécessité commencent à manquer. L’exode rural s’accélère, mais la crise du logement dans les villes ne permet pas un accueil convenable. En proie au chômage, privés d’une véritable vie culturelle et de grands projets mobilisateurs, les jeunes représentent une force explosive.

La crise de l’État-nation

Dans les années 1980-1990, des processus majeurs se développent qui entrent en résonance avec un nouveau courant politique: l’islamisme. Le Maghreb fait face à l’Europe. Des liens très complexes, issus souvent de rapports conflictuels (l’histoire coloniale) se sont noués entre eux. La volonté de fermeture des frontières émise par l’Europe à partir des années 1985-1986, par la France en 1986 avec l’instauration de visas qui interdit de facto la circulation très intense entre le Maghreb et la France, a suscité un repli identitaire au Maghreb («l’Europe se ferme, soyons nous-mêmes», disent de nombreux jeunes empêchés de partir). À une montée des nationalismes en Europe, répond une crise des États-nations maghrébins et l’éclosion de nouveaux nationalismes au Maghreb.

En Algérie, l’État-nation, construit au lendemain de l’indépendance sur le modèle français essentiellement, jacobin et centralisateur, entre en crise. Même si la propagande, les discours et l’idéologie officielle nient cet emprunt, c’est bien ce modèle qui est venu se plaquer sur les situations historiques de l’Algérie. Dès lors, plusieurs questions se posent: peut-on construire un État-nation moderne sur un modèle importé déjà existant? faut-il se réclamer de l’arabité, du nationalisme arabe? ou faut-il se réclamer du nationalisme musulman, de la umma islamique (communauté des croyants)? Ces questions qui traversent la société prouvent que l’État n’a plus le monopole du sentiment national.Dans cette ambivalence du concept national, des brèches, des fractures s’ouvrent dans lesquelles les islamistes peuvent s’engouffrer. Ils captent les aspirations nationales pour contester l’État, le défier.

Les sociétés maghrébines sont aussi confrontées à l’avènement de l’individu, de l’autonomie, qui se traduit, par exemple, par la consommation d’images, par une volonté de circulation, d’indépendance de la presse, d’exercice des droits et de création. Cette évolution induit ainsi une crise du modèle familial, du modèle communautaire, essentiels dans ces sociétés. On passe de la notion d’un sujet constamment soumis à des impératifs familiaux, religieux, traditionnels, à celle d’un sujet faisant la loi, la loi humaine. L’islamisme politique se présente comme une réponse à ce trouble très profond.

En fait, le mouvement islamiste en Algérie a déjà une longue histoire, possède ses «héros» et dispose d’une audience considérable, surtout dans la jeunesse. Il a été encouragé dans son développement par la mise en œuvre d’un fondamentalisme d’État.

Montée en puissance de l’islamisme

Le cheikh Abdelatif Soltani a publié en 1974 une virulente critique du «socialisme» des dirigeants algériens, considérée comme le premier manifeste du mouvement islamiste en Algérie. Il dénonçait «la dissolution des mœurs» et «les principes destructeurs importés de l’étranger». L’association Al Qiyam (les valeurs), constituée en 1964 autour de la personnalité de Malek Benabi (considéré comme le père du fondamentalisme religieux contemporain en Algérie), se présente à l’époque comme l’instrument de restructuration des valeurs authentiques de l’islam. Elle préconise «une politique islamique tirée de la Révolution divine», et envisage la formation d’un «État unique, avec un chef unique, fondé sur les principes musulmans». L’association, dissoute par un décret du 16 mars 1970, ouvrira la voie à d’autres courants de l’islamisme algérien. Ceux-ci se développent en utilisant la querelle linguistique des années 1970. Les étudiants des filières arabisées, frustrés par le manque de débouchés et par l’insuffisance de leur formation, auront une oreille attentive aux revendications qui valorisent la culture arabo-musulmane. Et l’islamisme politique partira des universités, dans les années 1980-1990.

Les premiers incidents, violents, éclatent entre groupes «islamistes» et «laïcs» à la cité universitaire Ben Aknoun d’Alger le 2 novembre 1982 (un étudiant laïc est tué à coups de sabre). Le mouvement islamiste fait son apparition au grand jour au moment des obsèques de Cheikh Abdelatif Soltani, au cimetière de Kouba, le 16 avril 1984. Plus de dix mille personnes se retrouvent pour la cérémonie qui donne lieu à des affrontements puis à des arrestations. Des prédicateurs de mosquée alimentent la mobilisation islamiste. Ils mènent campagne pour la moralisation d’une société considérée comme impie et ils trouvent une source d’encouragement pour la diffusion de leur idéologie à travers le débat sur le Code du statut personnel et de la famille. En dépit de nombreuses protestations, ce Code est adopté le 29 mai 1984 par l’Assemblée populaire nationale.Le maintien, même limité, de la polygamie, l’interdiction, pour les femmes, d’épouser un non-musulman, l’obligation qu’elles ont, même majeures, d’avoir un tuteur matrimonial sont en contradiction avec la Constitution qui proclame, théoriquement, l’égalité devant la loi. De nombreuses associations de femmes, en particulier les combattantes de la guerre d’indépendance, considèrent que ce Code constitue une régression dans les rapports entre les sexes. Les islamistes en profitent, de leur côté, pour revendiquer l’application intégrale de la charia (loi islamique).

En avril 1985, cent trente-cinq islamistes accusés d’appartenir à une organisation clandestine, le Mouvement islamique d’Algérie (M.I.A), sont jugés. Leur chef, Mustapha Bouyali, qui défie les forces de l’ordre dans sa région d’origine (Larba’a, près d’Alger) depuis cinq ans, est condamné à la prison à perpétuité, par contumace. Il sera abattu en janvier 1987. En novembre 1986, la grande capitale de l’Est algérien, Constantine, est touchée par de violentes émeutes de jeunes. Le F.L.N. et la classe politique en général sont mis en accusation. Le mécontentement grandit, avant d’aboutir aux manifestations sanglantes d’octobre 1988.

L’effondrement du parti unique (1988-1991)

Démocratie et islamisme, la course de vitesse

Un an avant la chute du Mur de Berlin, l’Algérie est confrontée, en octobre 1988, à l’effondrement du système du parti unique qui, avec l’armée, encadrait de manière autoritaire l’ensemble de la société. Commence alors une course de vitesse pour savoir qui, d’un «pôle démocrate» ou d’un «pôle islamiste», peut se substituer au vide laissé par le F.L.N. Cette bataille se déroule au moment où le Maghreb et le monde arabo-musulman en général sont traversés par des fièvres nationalistes identitaires.

Le 5 octobre 1988, le centre commerçant d’Alger est saccagé. Le 6, plusieurs bâtiments publics sont incendiés.L’état de siège est décrété et le couvre-feu instauré. Les 8 et 10 octobre, l’armée tire sur les manifestants dans la capitale.Les islamistes ne sont pas à l’origine des violentes émeutes, largement spontanées, qui ont débuté le 4 octobre. Mais, dès le 8 octobre, ils canalisent une manifestation à Kouba, contre laquelle l’armée ouvre le feu et qui fera soixante morts. Un bilan officieux des cinq jours d’émeutes, qui s’étendent à toute l’Algérie, fait état de six cents morts. Des comités se forment pour dénoncer la pratique de la torture. Le traumatisme est grand dans l’ensemble du pays, et rien ne sera plus comme «avant octobre 1988».

Le séisme est tel que Chadli Bendjedid prend des mesures dont la principale consiste à faire approuver par référendum, le 23 février 1989, une nouvelle Constitution qui supprime notamment le rôle dirigeant du parti unique. Le 4 mars 1989, tous les officiers de l’armée se retirent du comité central du F.L.N. Une loi portant autorisation des associations à caractère politique ouvre, dès lors, la voie au multipartisme. Des formations nouvelles voient le jour, comme le Rassemblement pour la culture et la démocratie (R.C.D.), et d’anciens partis d’opposition, comme le Front des forces socialistes (F.F.S.) de Hocine Aït Ahmed ou le Mouvement pour la démocratie en Algérie (M.D.A.) d’Ahmed Ben Bella, développent officiellement leurs activités. De nombreux journaux, d’une grande liberté de ton (par exemple, les quotidiens El Watan, Le Matin ou Le Quotidien d’Algérie), paraissent, des associations de défense des droits de l’homme se créent.

Pour la première fois depuis son indépendance (et à la différence de nombreux autres pays du Tiers Monde), l’Algérie s’engage alors dans un réel processus de démocratisation. Face à l’émergence de ce pôle démocratique, encore fragile, les islamistes groupés dans le Front islamique du salut (F.I.S.) vont largement occuper la scène politique et idéologique. Le 18 février 1989, le F.I.S. est fondé officiellement à Alger, avec pour principaux dirigeants Abassi Madani et Ali Belhadj. Le 14 septembre de la même année, le gouvernement algérien légalise ce mouvement. C’est, là aussi, une grande innovation: pour la première fois, un pays arabe et musulman autorise un parti qui a pour fondement l’islam et pour but annoncé l’instauration d’une «République islamique». Des dirigeants de l’armée pensent que cette légalisation d’un parti islamiste est une faute, dans un pays où la religion joue un rôle si fort et constitue un des leviers de la cohésion nationale. D’autres, comme Chadli Bendjedid et son Premier ministre, Mouloud Hamrouche, estiment au contraire que les garanties constitutionnelles sont suffisantes pour parer à toute menace intégriste. Cependant, l’expérience de démocratisation est entravée par une série d’arrière-pensées politiciennes (le F.L.N. se positionnant comme la seule alternative au F.I.S.) et d’erreurs de calculs (la sous-estimation par le pouvoir de la puissance des troupes islamistes) qui vont conduire à la crise ouverte.

Le 12 juin 1990, aux élections municipales et régionales, on assiste à un rejet massif du F.L.N., et à un raz-de-marée du F.I.S., qui rafle presque tous les conseils municipaux des grandes villes. Sur 12.841.769 inscrits et 8.366.760 votants, le F.L.N. obtient 2.245.798 voix (28 p. 100 des votants et 17,49 p. 100 des inscrits) et le F.I.S. 4.331.472 voix (54,25 p. 100 et 33,73 p. 100). Le pouvoir pense alors que des mesures économiques et sociales permettront de limiter l’influence du F.I.S. C’est, encore une fois, mal apprécier le travail en profondeur effectué par les militants islamistes sur le terrain. Mais, surtout, c’est mal juger ce qui fait la force du F.I.S.: sa conception de la nation, exclusivement musulmane, et débarrassée de toute influence étrangère.

La singularité du F.I.S.

Les islamistes algériens rejettent la démocratie comme produit de l’histoire coloniale française et valeur importée par un Occident diabolisé en permanence. Leur discours passe en force dans une jeunesse en quête d’identité et de mémoire. Le mouvement islamiste est dirigé par des «lettrés», des intellectuels issus des universités scientifiques, appuyés sur une base massivement jeune de chômeurs et de déclassés urbains.

La force de l’islamisme consiste à proposer une rupture avec l’État actuel, en retrouvant les accents et le vocabulaire de l’ancienne fracture avec l’État colonial français. Ils réactivent une mémoire politique, selon un processus déjà mis en œuvre à l’époque coloniale: rupture avec un État considéré comme impie ou antireligieux; rupture avec un islam officiel, institutionnel. En quelque sorte, un autre «1er novembre» (date symbole de l’insurrection contre la France en 1954) est nécessaire, d’autres «fils» du nationalisme se lèveront. Le triptyque nation-identité religieuse-peuple apparaît comme expression, ferment et conséquence de ce néo-nationalisme naissant. Il sert à expliquer pourquoi les structures actuelles doivent disparaître au nom de réalités plus profondes, plus anciennes, donc plus légitimes. Dans la guerre anticoloniale contre la France, cette conception s’exprimait déjà, en partie, à travers le F.L.N., pour qui la notion de «peuple un», constituée sur une base religieuse, allait être un pilier essentiel de son idéologie. Ce thème du «peuple un», seul héros anonyme, était censé réduire les menaces d’agression externe (francisation, assimilation) et de désagrégation interne (régionalisme, particularismes linguistiques, en particulier berbère). Le F.I.S. reprend à son compte ce thème de «l’unité de la nation», en l’élargissant à la communauté des croyants sans frontières (umma islamiya), sorte de bloc indécomposable, uni et unanime.Ce populisme, déjà porté par le F.L.N., contribue à simplifier la politique, à radicaliser les couples amis-ennemis, de telle sorte que les conflits ordinaires se trouvent disqualifiés. Toute opposition est traitée comme une menace potentielle de guerre civile, et surtout comme l’indice de complots destructeurs.

Le F.I.S. pousse donc la logique populiste véhiculée par le F.L.N., en la colorant de religiosité. Et ce d’autant plus facilement que «les pères fondateurs» du nationalisme algérien, porteurs de modernité par l’élaboration d’une symbiose entre République et islam, ont été gommés de l’histoire officielle du pays (c’est le cas de Messali Hadj et de Ferhat Abbas). Profitant de cette amnésie, le F.I.S. se pose ainsi en mauvaise conscience du F.L.N.

Pourtant, le F.I.S. ne peut pas prétendre à être le «parti du peuple entier». Car la société algérienne, contrairement au parallèle établi parfois avec l’Iran à la veille de la chute du shah, est violemment fracturée. D’un côté, ceux qui se réclament d’une République islamiste, de l’autre, ceux qui aspirent à la démocratie. Dans l’entre-deux, des millions d’Algériens attendent l’issue de cet affrontement. L’Algérie est très imprégnée du mode de vie, des idées et des institutions européennes en raison de son passé colonial. Et l’émigration, nombreuse, a construit un espace mixte décisif dans l’ouverture à la modernité. Les islamistes restent pourtant une force dominante, parce qu’ils s’appuient sur des catégories sociales nouvelles et urbaines, parce qu’ils postulent à combler le vide créé par le discrédit du F.L.N., enfin, parce qu’il n’y a pas de relève des générations politiques. Le F.I.S. apparaît alors, et notamment pour la jeunesse, comme le grand vainqueur de l’effondrement du parti unique au lendemain des émeutes d’octobre 1988.

État de siège

Les premières élections législatives pluralistes sont prévues pour le 27 juin 1991. Mais le F.I.S., en désaccord avec le mode de scrutin et le découpage électoral prévu, choisit l’affrontement dans la rue. Une dynamique insurrectionnelle se met en place. L’armée, dirigée par le général Khaled Nezzar, ministre de la Défense, intervient à nouveau. Les élections sont reportées et les principaux responsables du F.I.S., Abassi Madani et Ali Belhadj, sont arrêtés. Le 5 juin, l’état de siège est décrété, tandis que le Premier ministre, Mouloud Hamrouche, est contraint par l’armée à la démission. Il est remplacé par Sid Ahmed Ghozali, qui s’affirme partisan de la reprise du processus électoral. Le premier tour des élections législatives se tient le 26 décembre 1991. De tous les partis en lice, seuls les «trois fronts», le F.I.S., le F.F.S. et le F.L.N., tirent leur épingle du jeu. L’abstention est de 42 p. 100. Les islamistes enlèvent 188 sièges, laissant loin derrière le F.F.S. (25 sièges) et le F.L.N. (15 sièges). Mais le F.I.S. a perdu plus d’un million de voix par rapport aux élections municipales de juin 1990. Y aura-t-il un sursaut des abstentionnistes contre le F.I.S., au second tour des élections? Celui-ci n’aura pas lieu.

                Entre 1990 et 1997, le second coup d'état, et la guerre civile

5. Algérie (1997-1999)

Les derniers actes du conflit 

Élections et reddition de l’A.I.S.

En 1997, l’armée algérienne lance de grandes opérations de «nettoyage» contre les maquis islamistes. Elle s’appuie dans son entreprise sur des dizaines de milliers de civils en armes («patriotes» et groupes villageois d’autodéfense) et bénéficie d’un armement très sophistiqué livré par les puissances occidentales. Sur le plan politique, toutes les formations algériennes (à l’exception du F.I.S. dissous) acceptent de participer aux élections législatives du 5 juin 1997. Le Rassemblement national démocratique (R.N.D., parti présidentiel créé en février), allié au Front de libération nationale (F.L.N.), obtient 219 sièges sur 380 (155 pour le R.N.D., 64 pour le F.L.N.). L’opposition démocrate dénonce de nombreuses fraudes et tente d’organiser des manifestations de protestation dans les rues de la capitale, qui sont fermement réprimées. Mais les «accords de Rome» volent en éclat, puisque le F.L.N. et le F.F.S. vont désormais siéger à l’Assemblée nationale algérienne, qui ne dispose que de pouvoirs très réduits. Le 25 décembre, les élections sénatoriales (Conseil de la nation) donnent 80 sièges sur 96 au R.N.D. Après le vide créé par l’interruption du processus électoral en janvier 1992, l’Algérie possède à nouveau des institutions représentatives et le régime y trouve des arguments face aux critiques venues de l’étranger qui exigent une plus grande démocratisation du pays.

Isolé politiquement, le F.I.S. appelle ses hommes organisés dans les maquis de l’A.I.S. à déposer les armes. La trêve, considérée comme une reddition par le pouvoir, est proclamée le 1er octobre 1997 par l’A.I.S. C’est pendant cette phase de négociations entre le F.I.S. et l’armée que se produisent les plus épouvantables massacres de la «seconde guerre d’Algérie». Le summum de l’horreur est atteint lorsque trois cents villageois (cinq cents selon un bilan officieux) sont assassinés dans la nuit du 28 au 29 août dans le village de Raïs, à moins de 20 kilomètres d’Alger. Des femmes, enfants, vieillards sont égorgés, brûlés vifs, découpés en morceaux. À la fin de l’année, les tueries vont se poursuivre et se déplacer vers l’ouest. Dans plusieurs cas, des garnisons militaires proches des endroits où ont lieu les boucheries restent sans réaction, alimentant la polémique sur les raisons réelles de leur passivité. Était-ce parce qu’elles ne pouvaient intervenir sans ordre ou était-ce une manière terrible de punir des populations qui avaient longtemps fourni un soutien aux islamistes armés? D’autres questions se posent, induisant des doutes sur l’identité des tueurs. Ainsi, comment se fait-il que jamais aucun corps d’islamiste armé ayant participé à une tuerie et ayant été abattu par les villageois n’ait été officiellement identifié?  Des organisations humanitaires, comme Amnesty International, ont demandé une commission d’enquête pour identifier les auteurs de ces massacres.

En 1998, le pays connaît un relatif retour au calme dans les grandes villes, tandis que les massacres se poursuivent dans les campagnes. Après plusieurs années de refus, Alger accepte, non sans réticences, la visite de délégations étrangères destinée à enquêter sur les violences. Neuf députés du Parlement européen se rendent ainsi à Alger en février, suivis en juillet par six personnalités internationales conduites par l’ancien président portugais Mário Soares. Les conclusions de ces deux missions restent très mitigées quant aux responsabilités du pouvoir dans les violences, mais condamnent sans aucune ambiguïté les islamistes armés (Amnesty International et plusieurs O.N.G. de défense des droits de la personne humaine accuseront la mission Soares d’indulgence à l’égard du régime algérien). En fait, c’est de l’intérieur du régime que viendront les plus fortes secousses. Sur fond de violences terroristes, les luttes de clans s’exacerbent au sommet de l’État. Durant l’été, une violente campagne de presse est lancée contre Mohamed Betchine, conseiller personnel de Liamine Zeroual, qui sera amené à démissionner en octobre. À la surprise générale, le 11 septembre 1998, Zeroual annonce dans une allocution télévisée qu’il écourte son mandat (qui devait expirer en novembre 2000) et qu’il ne se représentera pas à la présidence de la République. Une élection présidentielle est donc prévue pour avril 1999.

L’élection d’Abdelaziz Bouteflika

Le 15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika, ancien ministre des Affaires étrangères de Boumediene, présenté comme le «candidat du pouvoir», est élu à la présidence de la République avec 73,8 p. 100 des suffrages exprimés, alors que ses six adversaires se sont retirés la veille du scrutin pour protester contre les fraudes. Le 6 juin 1999, l’Armée islamique du salut annonce sa reddition définitive et un accord secret est signé entre ses chefs et le régime algérien. Un mois plus tard, à l’occasion du trente-septième anniversaire de l’indépendance, le président algérien gracie plusieurs centaines d’islamistes condamnés pour crimes et délits mineurs tout en soumettant au Parlement un projet de loi sur la «concorde civile». Adopté par l’Assemblée nationale le8 juillet 1999 (228 voix pour, 16 abstentions, aucune voix contre) et par le Sénat le 11 juillet (131 voix pour, 5 abstentions, aucune voix contre), ce projet de loi sera soumis le 16 septembre 1999 au peuple algérien par le biais d’un référendum. La loi sur la «concorde civile» prévoit l’amnistie de tous ceux qui ont été impliqués dans les réseaux de soutien aux groupes armés, sans commettre de crimes de sang ou de viol, ainsi que de ceux qui se sont rendus coupables de destructions de biens et d’équipements. Elle permet aussi une atténuation des peines infligées aux auteurs de meurtres et de massacres, à condition qu’ils se rendent aux autorités dans un délai de six mois après la promulgation de la loi, qui écarte la peine capitale et la perpétuité. Abdelaziz Bouteflika compte sur l’appui du F.L.N., du R.N.D., du Mouvement de la société pour la paix (M.S.P., ex-Hamas) et du Mouvement Nahda pour faire campagne en faveur de son projet. En revanche, les partis de l’opposition, embarrassés par l’idée d’appeler à voter «contre la paix», ne donnent pas de consignes à leurs militants et sympathisants. Le F.F.S. critique le référendum, estimant qu’il «servira surtout à laver l’affront du 15 avril et à combler le déficit chronique de légitimité» d’Abdelaziz Bouteflika, élu dans des conditions controversées.

Durant la campagne électorale pour ce référendum, Abdelaziz Bouteflika prononce des discours tonitruants et prend des mesures spectaculaires. Ainsi, dans un discours prononcé en français à Rimini (Italie), le 23 août, le chef d’État algérien souligne que «l’État doit pardonner», et donne «une chance à ceux qui veulent la saisir», mais il exclut toute amnistie générale. Dans un autre discours, il explique que «la violence se confond dans un magma de brigandage, de mafiosi, de gens véreux», en assurant que la reprise «prévisible» des tueries enregistrées à la fin du mois de juillet 1999 ne compromettrait «en aucune manière» le projet de réconciliation. Il réaffirme sa volonté de libérer son pays de «l’emprise du fanatisme et de l’exclusion». Abdelaziz Bouteflika plaide également pour «un vaste plan de paix, de concorde et de stabilité» dans le monde «maghrébin, africain, arabe et méditerranéen». «Le Maghreb a perdu beaucoup de temps dans un nationalisme tatillon [...] et des révisions profondes s’imposent pour lancer au plus vite les fondements d’une union maghrébine où sera garantie la libre circulation des personnes et des biens.»Dans un autre discours public prononcé le 24 août, évoquant la corruption en Algérie, il se déclare «prêt à mourir debout» pour que l’État algérien «retrouve toute sa crédibilité et sa pureté». «Depuis que je suis au pouvoir, je suis arrivé à la conclusion que l’État algérien était bien pourri», assène-t-il lors d’une conférence de presse, le 25 août.

          À la mi-août, le président Bouteflika, désirant restaurer «la confiance entre les gouvernants et les gouvernés», limoge une vingtaine de préfets (walis), soit près de la moitié des gouverneurs de province et engage un combat contre la corruption, qualifiée par lui de «pire que le terrorisme». Mesurant l’ampleur de la tâche présidentielle, le quotidien Le Matin estime que «Bouteflika n’ignore pas que sa croisade contre la corruption lui vaudra d’importantes amitiés populaires et de solides inimitiés rentières».

Effectivement, avant même le référendum du 16 septembre, l’élan réformateur est freiné. Certains cercles militaires n’admettent pas une trop grande autonomie du nouveau président. Ils le font savoir à propos des tentatives de rapprochement avec le Maroc, sur le règlement du dossier du Sahara occidental. Le terrorisme reprend sur le territoire algérien dès la mi-août, avec un terrible massacre à Béchar. Si le projet de loi pour «la concorde civile» est massivement approuvé le 16 septembre par plus de 98 p. 100 des votants en Algérie, Abdelaziz Bouteflika peine à constituer son gouvernement. Il se heurte au veto des militaires sur le poste du ministre de la Défense. Finalement, huit mois après son élection, le président algérien nomme Ahmed Benbitour Premier ministre, le 24 décembre 1999. Celui-ci forme un gouvernement qui comprend 31 ministres appartenant pour la plupart aux formations traditionnelles soutenant le pouvoir depuis plusieurs années (le R.N.D., le F.L.N. et les islamistes modérés du Hamas). Si elle s’est atténuée, la violence ne cesse pas, et les faux barrages routiers restent la hantise des Algériens. En décembre, durant le mois du ramadan commencé le 9, les attentats et massacres attribués aux groupes islamistes armés ont fait plus de cent morts, une cinquantaine de blessés et une dizaine de personnes ont été enlevées.

Malgré les attentats, les hommes d’affaires étrangers reviennent en Algérie car le pays, qui a rééchelonné sa dette extérieure, dispose désormais d’une réserve en devises de près de 5 milliards de dollars. La libéralisation du commerce extérieur à partir de 1996-1997, avec la suppression des monopoles publics, favorise l’apparition de centaines de petites sociétés d’import-export qui sont autant de clients potentiels pour les exportateurs occidentaux. Nommées sociétés d’import-export alors qu’elles ne font qu’importer des produits étrangers, l’Algérie ne pouvant exporter que des hydrocarbures, ces petites entreprises contribuent à réduire les pénuries et à proposer aux Algériens une offre relativement variée en matière de produits alimentaires et de biens d’équipement. Mais, petit à petit, ces sociétés se trouvent face à de nouveaux monopoles constitués par des concurrents privés, le plus souvent liés à des dignitaires du régime.

L’enjeu algérien

Près de quarante ans après son accession à l’indépendance, dans le passage au XXIe siècle, l’Algérie se trouve à la croisée des chemins. Il lui faut, avant tout, relever le défi de la crise économique, du poids écrasant de sa dette, de l’instauration d’une paix civile, et opérer une diversification de son économie, trop dépendante des hydrocarbures.

À partir de 1991-1992, l’Algérie s’est trouvée plongée dans une terrible guerre civile. Dans ce pays se joue avec une extrême âpreté le combat entre tradition et modernisme, islamisme politique et républicanisme musulman. Le dilemme qui se pose au pays est de savoir comment vivre son identité arabo-musulmane sans pour autant basculer dans l’obscurantisme. La crise algérienne est donc cruciale, puisque son issue risque de provoquer des réactions en chaîne dans les États voisins. La blessure algérienne traverse le cœur du Maghreb et rend hypothétique la construction de son avenir.

Cette crise puise ses racines dans le vertige identitaire que vit le pays en raison du non-achèvement du travail de construction nationale. Le projet sans cesse avorté de l’État-nation a engendré une accumulation de frustrations historiques, politiques, culturelles et sociales. Celles-ci renvoient à des strates de violence comprimées pendant de longues années (de 1962 à octobre 1988) par un État autoritaire, et qui ont fini par imploser tout au long des sanglantes années 1990, faute d’une mémoire historique pouvant offrir un consensus national. La mémoire collective, brimée et bafouée, n’a pas fonctionné sauf pour nourrir une possible fragmentation identitaire. La violence actuelle, prise dans les filets de l’histoire, vient dire la carte géographique des vengeances familiales, des ruminations et des ressentiments. À travers les régions qui composent l’espace algérien, et à travers les différentes appartenances culturelles, exprimées notamment par l’importante question berbère, avec la Kabylie comme point d’ancrage principal, resurgit tout le non-dit des mémoires historiques. Quarante ans après l’indépendance, comment cet immense pays pourra-t-il se retrouver enfin réconcilié, dans sa diversité et sa pluralité, avec lui-même?

 

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Published by patrick - dans afrique
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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 18:37

 L'Histoire, dès lors qu'elle concerne des centaines de milliers d'individus, mais aussi leurs histoires personnelles, ainsi que des questions de territoires, ou encore  des symboles aussi forts que ceux de pays, de patrie, de nation, de liberté, n'est jamais très simple à mettre en perspective.  Benjamin Stora, historien bien connu, avait fait un important travail sur les mémoires de la guerre d'Algérie il y a une dizaine d'année. Un article, qui a plus de 10 ans d'âge, retrace bien cet ensemble d' enjeux

Benjamin Stora, La Tribune, 19 août 2000

Le travail historique sur la mémoire s'est exercé ces dernières années, surtout, à propos et autour des séquences contemporaines de la guerre : traumatismes des victimes, meurtrissures de la nation, récits de guerre des anciens combattants. La volonté des victimes des guerres de faire inscrire leur expérience dans un cadre collectif produit de la mémoire qui modifie, en retour, les mémoires nationales. Les guerres et la fabrication des mémoires Autour de la Seconde Guerre mondiale, en Europe, chacune des mémoires nationales a connu sa part d'oublis ou d'occultations. Les pays se sont forgés une mémoire de l'occupation nazie mettant l'accent sur sa singularité. En France, trente années se sont aussi écoulées avant que ne commence un véritable examen du régime de Vichy et de la collaboration. L'histoire doit quelquefois s'écrire contre la mémoire ou, plus précisément, contre ses mythes et ses occultations.

 A propos de la guerre d'indépendance algérienne, longtemps des mécanismes de refoulement et de dénégation ont rongé les fondements mêmes des sociétés française et algérienne(1). Mais depuis 1999, de part et d'autre de la Méditerranée, deux événements ont signalé qu'un cap a été franchi.En France, les députés adoptent, le 10 juin 1999, un projet de loi sémantique qui substitue l'expression «guerre d'Algérie» à celle «d'opérations de maintien de l'ordre en Afrique du Nord». En Algérie, le président Abdelaziz Bouteflika annonce, le 5 juillet 1999, que des aéroports du pays porteront désormais les noms de figures historiques de la guerre d'indépendance jusque-là bannies de l'historiographie officielle. En France, la crise de l'Etat-nation a entraîné une sorte de décolonisation intérieure, en permettant à différents groupes minoritaires, en particulier les jeunes issus de l'immigration maghrébine, de reconquérir leur propre histoire. En France et en Algérie, des «groupes mémoriels» ont accentué la remise en question de l'histoire officielle

Le «cas algérien»

Le passé colonial de la France ne se limite pas seulement à l'Algérie. Il y a eu l'Afrique noire ou l'Indochine. Pourtant, l'histoire coloniale de la France se transmet dans la société française surtout à travers le «cas algérien». La place de l'Algérie dans l'histoire coloniale française est tout à fait singulière. A la différence des autres colonies, comme le Maroc ou le Sénégal par exemple, la France a voulu assimiler, annexer l'Algérie à son propre territoire. Le legs de cette histoire est donc lourd puisqu'il y a eu dépossession foncière des indigènes musulmans, dépersonnalisation culturelle, relégation du religieux et effacement des traces étatiques antérieures. L'échec de cette intégration de l'Algérie à la France est un grave revers pour le nationalisme français de type républicain assimilationniste. Cette défaite d'un certain nationalisme français face à l'émergence du nationalisme algérien provoquera un traumatisme profond difficile à dépasser. C'est pourquoi l'histoire coloniale de la France en Algérie pèse d'un poids si lourd dans la conscience française. Elle frappe la droite traditionnelle française, soucieuse d'affirmation nationaliste et patriotique. Elle atteint également la gauche qui a fait voter, en 1956, les «pouvoirs spéciaux», ensemble de textes qui étendent la guerre par l'envoi du contingent.

La gauche française, majoritairement jacobine et enfermée dans le sentiment de l'Etat unitaire, s'est longtemps battue pour l'apport des «lumières républicaines aux indigènes». La gauche française, mis à part les minorités trotskystes et anarchistes, a toujours campé sur une position «assimilationniste», c'est-à-dire l'intégration radicale de l'Algérie à la France. Elle s'est retrouvée surprise, en mauvaise posture, par l'apparition du nationalisme algérien engagé dans la lutte armée, et a eu du mal à faire son examen de conscience sur la «question algérienne».

 Et ce n'est pas tout à fait un hasard si, en 1982, des officiers de haut rang qui s'étaient rendus coupables d'un putsch contre la République, c'est-à-dire les généraux Raoul Salan, Maurice Challe, Edmond Jouhaud, André Zeller, ont été réintégrés dans les rangs de l'armée française par François Mitterrand, devenu président de la République. Mais cette réintégration a provoqué une grave crise à l'intérieur des rangs du Parti socialiste, car la génération de ceux qui étaient entrés en politique contre la guerre coloniale, des hommes comme Lionel Jospin, Pierre Joxe ou Michel Rocard, ne pouvaient accepter une telle décision.

Très longtemps, l'absence de reconnaissance légale de la guerre d'indépendance algérienne a signalé la crise que la perte de l'Algérie a fait courir au nationalisme français (2). En effet, selon la formule consacrée de l'époque, «l'Algérie c'était la France». Comment un Etat unitaire jacobin pouvait-il admettre ce qu'il considérait comme une amputation du territoire national ? L'apparition du nationalisme algérien, qui demande la séparation avec la métropole, a entraîné une crise profonde de l'état-nation en France. Il a fallu attendre une quarantaine d'années pour que soit surmonté ce traumatisme de l'amputation, vécu comme une défaite du sentiment national.France, 10 juin 1999, la reconnaissance sans les réparations .

Trente-sept ans après les accords d'Evian de mars 1962, le gouvernement de Lionel Jospin, dans la quasi-unanimité politique, estime qu'il est temps de «parler» d'une affaire purement symbolique. Le jeudi 10 juin 1999, l'Assemblée nationale débat une proposition de loi sémantique : substituer l'expression «guerre d'Algérie» à celle d'«opérations de maintien de l'ordre en Afrique du Nord» dans tous les textes législatifs et réglementaires. On parle donc de «guerre d'Algérie», ce qui est un pas en avant dans la reconnaissance de cette guerre; mais pas encore de «guerre en Algérie», ce qui signifierait reconnaître l'entité séparée de l'Algérie avec la France. Sur un autre registre, le fait de substituer les termes de guerre d'Algérie à ceux d'«opérations de maintien de l'ordre» aura des conséquences sur l'enseignement de l'histoire et l'accès aux archives. Le secrétaire d'état Masseret a placé l'adoption de cette loi sous le signe d'une «réconciliation avec l'Algérie», suivi en cela par des députés. Ainsi Jacques Floch, député du PS de la Loire-Atlantique, a déclaré à la tribune de l'Assemblée : «Enfant pendant la Seconde Guerre mondiale, jeunes gens mobilisés en Algérie, nous avions tous un compte à régler avec la guerre.» Il était jeune technicien agricole lorsqu'il avait été appelé, en 1958, comme deuxième classe à Oran. Il va défendre à la tribune de l'Assemblée une histoire «commune à celle des peuples du Maghreb, afin d'engager une véritable réconciliation».Mais il s'agit aussi d'une réconciliation de la France avec sa propre histoire, essentiellement par l'intermédiaire de la grande famille des anciens combattants. Les trois parlementaires de droite -Georges Colombier (DL), Didier Quentin (RPR) et François Rochebloine (UDF)- insisteront plutôt sur la réconciliation de leur famille politique avec celle des combattants : «Un quart de siècle s'est écoulé sans que les sacrifices consentis par nos soldats dans ce conflit aient été pleinement reconnus.» Cette reconnaissance de la guerre, trente-sept ans après, se fait surtout pour et par le «groupe» des soldats français (3). Ainsi, Martine David est chaleureusement applaudie lorsqu'elle déclare : «Nous décidons de redonner aux anciens combattants l'honneur et la dignité que l'histoire leur avait pris.» Des déchirures apparaissent, Jacques Desallange (MDC, Aisne), mobilisé à dix-neuf ans, évoque le grand «secret», la torture qui «taraudait nos jeunes consciences». Immédiatement, François Rochebloine (UDF, Loire), âgé de neuf ans en 1954, s'insurge : «Nous ne pouvons pas laisser accréditer l'idée que nos militaires se seraient systématiquement mal comportés.» La reconnaissance de cette guerre ne vise pas à la réparation des horreurs commises contre les populations civiles algériennes. La France n'a pas reconnu en son temps cette guerre, puis durant plus de 37 ans à ignoré ses adversaires, en l'occurrence les nationalistes algériens. Et partant, elle ignore les exactions commises au nom de la France par des officiers de l'armée française. C'était se soustraire à la vérité pour ne pas assumer les actes répressifs -des milliers de villages rasés (8 000 en tout), une déportation/déplacement de près d'un million d'Algériens (4), des centaines de milliers d'emprisonnés, une violence perpétrée contre les populations civiles avec leur lot de massacres et de tortures au quotidien. Un chapitre est donc ouvert dans ce domaine. Une «judiciarisation» de cette séquence semble inexorable.

 Dans l'immédiat, ce qui domine c'est le travail historique de recensement des pertes subies et des traumatismes provoqués parmi les populations civiles. Mais, également, la volonté de s'éloigner des attitudes dangereuses de revanche qui entendent répéter, rejouer la guerre d'Algérie.Un «sudisme» à la française

La reconnaissance du statut d'«anciens combattants» aux anciens d'Algérie a longtemps été l'objet de revendications et aussi de manipulations, notamment par l'extrême droite. La mémoire «anciens combattants», comme toute mémoire qui cultive les souvenirs de la guerre, peut être dangereuse. Elle peut se transformer en une mémoire de la revanche si elle se maintient à l'état de ressentiment de longues années durant, tapie de manière souterraine à l'intérieur de la société française. Revanche perpétuelle contre les anciens ennemis avec qui toute réconciliation semble impossible. Et l'extrême droite puise abondamment dans ce vivier de mémoires blessées. Une partie importante du discours xénophobe en France puise sa force dans la séquence de l'Algérie française, même s'il faut faire aussi toute sa place à la question du chômage, à la «fracture sociale», au discrédit qui frappe la classe politique française avec des affaires de corruption, à la crainte de la mondialisation et d'une Europe supranationale, donc le repli dans le nationalisme étroit (5).

Mais il y a bien une singularité française qui doit beaucoup à sa propre histoire, celle de Vichy, pour comprendre les désastres nés de l'antisémitisme, celle du colonialisme qui se perpétue par la ségrégation et le racisme en direction des minorités musulmanes. Il est alors possible d'évoquer le «sudisme», comme idéal né au plus fort de l'Algérie coloniale, pour caractériser une attitude profondément ancrée dans la société française actuelle.

Ce «sudisme» se réfère en fait à certains traits de l'histoire américaine de la seconde moitié du XIXe siècle, à savoir l'implantation réussie de colons venant d'Europe, et la destruction puis la ségrégation à l'égard des indigènes, une forme d'esclavagisme accompagnée d'un décollage économique, un esprit pionnier et des grands espaces que l'on croit vierge à conquérir. Ce mot «sudisme» convient le mieux pour définir cette idéologie qui, à l'égard des Algériens musulmans, pratique au XIXe siècle une politique visant soit à l'assimilation radicale avec perte des origines, soit à l'éviction de la sphère publique. Cette idéologie du «sudisme» a traversé la Méditerranée après l'indépendance de l'Algérie pour s'installer en France. Elle sera essentiellement tournée contre les enfants issus de l'immigration algérienne qui refusent la discrimination raciale et entendent voir appliquer l'égalité des droits. Depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962, l'influence et le poids des partisans du «sudisme» dans la vie politique et intellectuelle de l'Hexagone se sont amplifiés. Pendant de nombreuses années, le «sudisme» s'est trouvé cantonné dans le ghetto des pieds-noirs nostalgiques de l'Algérie française. Il faut d'ailleurs mentionner qu'une grande partie des pieds-noirs n'a pas partagé cette vision nostalgique et s'est intégrée progressivement dans la France des années soixante-dix. Dans ce ghetto d'une nostalgie réactionnaire se trouvaient également des soldats perdus du putsch contre la République française d'avril 1961, des officiers englués dans le marécage des colonies perdues et des partisans d'une extrême droite ayant toujours préféré Pétain à de Gaulle. Leur sortie dans un espace public plus large s'est opérée au début des années quatre-vingt au moment où la gauche est arrivée au pouvoir.

La réhabilitation des généraux putschistes en 1982 a libéré bien des énergies, cassé bien des tabous. Il était alors possible de se réclamer à nouveau et ouvertement partisan du modèle colonial de l'Algérie française. Les «nostalgiques» ont alors contaminé des fractions significatives de «petits blancs» français hantés par la perspective du chômage et laissés en désarroi idéologique par la crise des valeurs traditionnelles de la gauche et de la République. La force du «sudisme» devient alors redoutable. L'extrême droite, avec le Front national alors en pleine ascension, réactive une mémoire de revanche tournée contre les immigrés, et puise pour son recrutement dans le vivier des mémoires de l'Algérie française. La guerre d'indépendance algérienne et l'illusion de l'Algérie française favorisent l'émergence d'une puissante extrême droite incarnée alors par le Front national. Le discours de cette organisation vise explicitement les immigrés algériens en leur disant : «Puisque vous avez voulu l'indépendance de l'Algérie, pourquoi êtes-vous encore en France ?» Ce discours veut rejouer sans cesse la guerre d'indépendance algérienne, cette fois-ci en prenant sa revanche sur les Algériens venant en France depuis de nombreuses années (tout comme les autres immigrations) pour des raisons économiques (6).

Ce n'est pas seulement un discours, mais des passages à l'acte se produisent : les Algériens sont les principales victimes des crimes racistes en France depuis une vingtaine d'années. Le passé de la guerre d'indépendance algérienne pèse toujours plus lourdement dans le présent français. Pour de larges secteurs de la société française, la guerre d'Algérie n'est pas encore terminée. Ce sentiment tend à disparaître avec le départ de la génération des anciens d'Algérie. Les générations françaises de la guerre d'Algérie, c'est-à-dire une grande partie des pieds-noirs ou des soldats français ayant combattu en Algérie (à savoir plus d'un million de soldats) ont aujourd'hui entre 55 et 70 ans. C'est l'âge de la maturité et de l'arrivée aux affaires dans le registre économique et sur le plan politique.

Mais c'est l'âge aussi où l'on s'éloigne des préoccupations d'une autre génération voulant une société citoyenne, démocratique, métissée. Le «sudisme» à la française s'efface donc, progressivement, avec également l'irruption des «beurs», les jeunes issus de l'immigration algérienne. La jeunesse et la sortie d'un imaginaire de guerre

L'histoire récente du passé colonial algérien suscite un intérêt certain parmi les jeunes issus de l'immigration algérienne, désormais français. Dans les volontés touchant à la réappropriation des héritages de mémoires, se manifestent aussi, le rejet des stratégies assimilationnistes, l'invocation à la multiplicité d'appartenance culturelle et religieuse qui n'est pas incompatible avec la République. Par leur activité citoyenne en France, les enfants issus de l'immigration algérienne freinent le transfert d'une mémoire coloniale, dangereuse. Dans leur quête de réappropriation et de reconnaissance de mémoires, ils se heurtent à ceux qui refusent la réalité de l'histoire coloniale, qui portent cette mémoire de revanche déjà évoquée. Ces derniers construisent un type de souvenirs bien particulier qui embellissent la période coloniale, transformée en une sorte de paradis saccagé par des «fanatiques musulmans» obligeant à l'exode des Européens abasourdis et incompris; ils nient l'évidence des massacres perpétrés avant et pendant la guerre d'Algérie. Il en est ainsi du 17 Octobre 1961, où a eu lieu une répression terrible d'une manifestation de travailleurs algériens à Paris (7).Longtemps ce massacre restera enfoui dans la mémoire collective française. Le travail de réappropriation de la mémoire passe par des mobilisations dans la société. Ainsi, en octobre 1998, une association d'enfants issus de l'immigration algérienne en France, Au nom de la mémoire, a manifesté devant les grilles du palais de justice de Bordeaux pour dire que Maurice Papon n'avait pas seulement déporté des juifs de Bordeaux, mais qu'il était aussi le préfet de police de Paris au moment de la répression d'Algériens le 17 Octobre 1961.

Pendant de nombreuses années, de l'indépendance algérienne en 1962 à l'an 2000, la mémoire transférée de la guerre d'indépendance algérienne a été celle de la répétition du conflit, dévoilant des attitudes de revanches, signalant la proximité des désirs dangereux. Le transfert de mémoire algérienne qui apparaît de nos jours, porté en particulier par les enfants (et petits-enfants) de l'immigration algérienne, laisse voir d'autres enjeux. Ces derniers invoquent la multiplicité d'appartenance culturelle. Ils accompagnent le mouvement de la société signifiant que la démocratie ne peut s'inscrire que sous le signe du pluralisme. En se prononçant pour l'obtention de droits civiques et contre la ségrégation, ils appellent la société à se reformer au nom de ses propres valeurs. Ce faisant, ils entendent accomplir toutes les virtualités contenues dans le pacte républicain : l'égalité des chances pour tous les citoyens, quelle que soit leur origine. Un «multiculturalisme à la française» (à ne pas confondre avec l'enfermement communautaire) émerge, fondé sur un ordre juridique où s'épanouissent les droits individuels et collectifs (8). Peut alors commencer une remémoration tranquille du passé colonial, où se devinent des rencontres, des brassages, mais aussi des oppositions; reconnaissance lucide débarrassée des excitations et des haines qui freinent la répétition des imaginaires de guerre, brisent des opinions déjà formées souvent réduites à l'état de stéréotypes.

Algérie, 5 juillet 1999, le retour des «pères maudits» :

Du côté algérien, le retour dans l'espace public de figures longtemps occultées du nationalisme, particulièrement celle de Messali Hadj, est particulièrement significatif. Pendant longtemps, l'histoire a été massivement utilisée en Algérie pour justifier l'orientation politique du régime. Une histoire officielle s'édifie après 1962 qui met au secret des séquences entières de la guerre d'indépendance (les affrontements tragiques entre le FLN et les messalistes, le rôle décisif de la Fédération de France du FLN, la mise à l'écart des «berbéristes» et communistes dans les maquis, l'engagement des femmes dans la lutte nationaliste, etc.).

 Cette histoire efface les noms des principaux acteurs de cette guerre. Jusqu'aux années quatre-vingt-dix, le mode de commémoration provient de la nécessité de s'imaginer des racines et des origines qui occultent les pères fondateurs du nationalisme des années trente, puis les instigateurs du soulèvement anticolonial de Novembre 1954. Ce meurtre des pères du nationalisme (Messali Hadj, Ferhat Abbas) (9), puis des pères de la révolution (Mohamed Khider, Mohamed Boudiaf, par exemple), était peut-être nécessaire pour le passage à la lutte armée, puis à l'indépendance. Mais une fois ces actes accomplis, la société risquait de plonger dans une anarchie meurtrière s'il n'y avait pas réconciliation avec les «images» de ces pères. Ce qui, longtemps, n'a pas été le cas en Algérie. Octobre 1988, moment du départ des émeutes urbaines qui ont ébranlé profondément le régime algérien, apparaît comme une date fondatrice pour l'écriture d'une autre histoire. Elle représente dans l'histoire postcoloniale de l'Algérie une date rupture, en ce qu'elle marque la fin du récit unanimiste de type populiste scandé par le parti unique, le FLN, installé au pouvoir depuis 1962. Aux temps optimistes et conquérants de l'édification de la nation séparée du long moment colonial, succédera, à partir de ce moment, une période de doutes puis d'interrogations.

En 1992, l'interruption du processus électoral en Algérie ouvre une série de questions sur les malentendus identitaires qui travaillent ce pays

.Aujourd'hui, l'Etat perd progressivement le contrôle du monopole d'écriture de l'histoire. La presse algérienne rend compte de colloques organisés autour des personnages «retrouvés» du nationalisme indépendantiste. Le 5 juillet 1999, le nouveau président algérien, Abdelaziz Bouteflika, annonce que des aéroports algériens vont porter le nom de personnages illustres. mais «maudits», écartés longtemps des histoires officielles. Le nom de «Messali Hadj» est donné à l'aéroport de Tlemcen, sa ville natale. L'aéroport de Béjaïa (ex-Bougie) portera désormais le nom de «Abane Ramdane», le fédérateur de la résistance algérienne pendant la guerre d'indépendance livrée à la France, assassiné par ses compagnons du FLN en décembre 1957. Le nom de «Krim Belkacem», leader historique du nationalisme algérien en Kabylie, puis l'un des «patrons» du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), à partir de 1958, est donné à l'aéroport de Hassi Messaoud. Krim Belkacem fut assassiné en Allemagne en 1970, alors qu'il s'opposait à la politique du président algérien de l'époque, Houari Boumediene. Le nom d'un autre important personnage est donné à un aéroport, celui de Biskra : Mohamed Khider, l'inflexible chef de guerre du FLN, arrêté par les militaires français en octobre 1956, assassiné en janvier 1967 à Madrid.

Le retour de ces leaders, tous victimes d'une violence entre Algériens, témoigne du caractère indestructible de certaines réalités de la guerre d'indépendance algérienne : ses origines lointaines, socialistes et arabo-musulmanes, avec Messali Hadj; ses aspects composites et kabyles avec la personnalité de Krim Belkacem; ou ses refus de domination du militaire sur le politique comme en témoigne le combat livré (et perdu) par Abane Ramdane. Mais ce «retour» s'inscrit dans des lieux qui doivent être «regardés». Ces lieux choisis par le pouvoir algérien sont des espaces de communication, de modernité, de circulations rapides et de déplacements. Ils sont aussi des lieux-frontières, intermédiaires, sorte de no man's land, où l'on arrive, bien sûr, mais où il faut être prêt à (re)partir. Mais l'essentiel de l'intérêt pour l'itinéraire de personnages «illustres», qui ont été effacés un temps des mémoires, s'explique par le besoin de socle et de chair pour faire pièce à l'hégémonie des idéologies qui ont longtemps dominé la scène intellectuelle en Algérie. Le retour des figures «maudites» sur la scène publique exprime aujourd'hui ce qui se formule difficilement ailleurs. La demande de biographies répond au manque de sens qui caractérise une histoire officielle, souvent anonyme et morne. Les récits qui reviennent décrivent des parcours hors normes d'hommes débarrassés des préjugés de leurs temps, porteurs d'ambitions inouïes pour leur pays, décidés à prendre eux-mêmes leur destin en main. Ces parcours citoyens invitent les générations nouvelles à prendre le monde au sérieux, dans sa dimension tragique et exubérante.

Le franchissement d'un seuil

La reconnaissance par la France de la guerre d'indépendance algérienne, par des textes juridiques votés à l'Assemblée nationale et au Sénat, et les premières initiatives sur la question des archives permettent de dire qu'un seuil est franchi par la France pour commencer à assumer son passé algérien. Il ne s'agit plus aujourd'hui de connaître la guerre d'Algérie, désormais inscrite dans les manuels scolaires en France, mais bien de la reconnaître dans l'espace politique. L'accès aux archives militaires permet d'ores et déjà les premières soutenances de thèses sur La justice pendant la guerre d'Algérie, une Histoire des insoumis et des objecteurs ou des monographies par exemple sur La wilaya III à travers les archives militaires françaises. Il devient possible de nommer la guerre, donc de lever une amnésie avec la possibilité de fixer des souvenirs, condition indispensable pour que cesse le refoulement des exactions et des crimes liés à cette période tragique. C'est ainsi que la question de la torture refait surface aujourd'hui en France.

A la suite du témoignage publié dans le journal le Monde du 20 juin 2000 d'une ancienne militante algérienne, Louisette Ighilahriz, qui affirmait avoir été torturée par les généraux Bigeard et Massu pendant la «Bataille d'Alger» en 1957 (10), ces derniers sont sortis de leur silence. Si le général Bigeard a réfuté en bloc toutes ces affirmations, le général Massu a déclaré : «Non, la torture n'est pas indispensable en temps de guerre, on pourrait très bien s'en passer. Quand je repense à l'Algérie, cela me désole, car cela faisait partie d'une certaine ambiance. On aurait pu faire les choses différemment (11).»

Ces déclarations confirment que, pendant la guerre d'indépendance algérienne, la torture ne relevait pas de la bavure exceptionnelle. Elle était une des modalités ordinaires de cette guérilla généralisée, et elle n'était pas aussi «nécessaire» qu'on l'a dit souvent. Le cas de l'homme qui a placé une bombe au milieu d'une foule et qu'il s'agit de faire avouer avant qu'elle n'explose, est un alibi. Ce genre de situation est trop rare pour justifier une pratique massivement utilisée, et trop abstraite pour justifier un agissement dégradant pour les victimes et les bourreaux. Par la torture, il s'agit moins d'obtenir des aveux que d'humilier l'autre, de le nier dans son humanité (12).

 Le déni français de la guerre d'indépendance algérienne s'enracinait dans une double attitude : l'angoisse de ne rien laisser perdre et la propension à tout oublier, à la fois une volonté de revanche et de l'indifférence. La société française sort lentement de cette contradiction grâce à la volonté de connaissance et de justice des nouvelles générations issues de l'immigration et au besoin de transmission des anciens; ainsi qu'à l'ouverture des archives étatiques qui permet aux historiens de dépasser le seul point de vue des expériences vécues. Malgré cela, on est encore loin d'être passé de la connaissance historique à la reconnaissance politique.

A travers la guerre d'indépendance algérienne, c'est tout le passé colonial de la France qui reste à réexaminer. La guerre d'Algérie continue parce que sa mémoire n'a produit aucune ritualisation. Il n'y a toujours ni lieu de mémoire reconnu et admis ni date officielle de commémoration pour cette fin de guerre. Ce vide renforce la volonté de ne pas savoir, et l'indifférence. En Algérie, le problème en suspens est celui de la réappropriation d'une mémoire plurielle dans un pays où la guerre contre la France a été le facteur central d'unité nationale et de légitimation politique. Aujourd'hui, les jeunes, qui forment la majorité de la population algérienne, veulent sortir d'une culture de guerre qui a trop longtemps servi de facteur de légitimation aux pouvoirs en place. La véritable écriture de l'histoire de la guerre d'indépendance algérienne dépend encore de tous ces décloisonnements de mémoires.

B. S.

*Benjamin StoraProfesseur d'Histoire contemporaine à l'université Paris 8-St Denis1. Benjamin Stora, La Gangrène et l'oubli, la mémoire de la guerre d'Algérie, La Découverte, Paris, 1991, Poche, 1998, et Le transfert d'une mémoire de l'Algérie française au racisme anti-arabe, Paris, La Découverte, 1999.Dernier ouvrage paru :Le Transfert d'une mémoire de l'Algérie française au racisme anti-arabeParis, Ed. La Découverte, 19992. Sur cette crise du nationalisme français, voir L'idée coloniale en France, de Raoul Girardet, Paris, Ed La Table Ronde, 1972. L'auteur décrit le « revival nationaliste » sur lequel s'appuie «la résistance à l'abandon» de l'Algérie. Pour Raoul Girardet, l'effondrement de l'Empire colonial dans un climat de guerre civile a provoqué une grande crise de la conscience française.3. Sur l'expérience contrastée des soldats français, voir Jean-Charles Jauffret, Soldats en Algérie, 1954-1962, Paris, Ed Autrement, 2000, travail établi à partir des archives militaires françaises (SHAT) récemment ouvertes.4. A partir des archives militaires françaises, l'historien Charles-Robert Ageron a présenté une communication au colloque d'histoire militaire de Montpellier, 5-6 mai 2000, qui donne ce chiffre considérable. 5. Pour une approche générale du discours de l'extrême-droite, voir de Pierre-André Taguieff et Michèle Tribalat, Face au Front national, Paris, Ed La Découverte, 1998 de Maryse Souchard, Stéphane Wahnich, Isabelle Cuminal, Virginie Wathier, Le Pen, Les Mots, Paris, Le Monde Editions, 1997.6. Sur l'extrême-droite française et l'immigration algérienne, voir de Yvan Gastaud, L'immigration et l'opinion en France sous la Ve République, Paris, Ed du Seuil, 2000.7. Sur le 17 Octobre 1961, voir l'ouvrage de Jean Luc Einaudi, La bataille de Paris, Paris, Ed du Seuil, 1991, et la mise au point de Jean Paul Brunet dans Police contre FLN, Paris, Ed Flammarion, 19998. Pour cette approche, sous la direction de Michel Wievorka, Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat, Paris, Ed. La Découverte, 1996.9. Sur ces deux personnages importants du nationalisme algérien, je renvoie à mes deux biographies, Messali Hadj, Thèse soutenue en 1978 et publié à Paris, l'Harmattan, 1986, Rahma, Alger, 1991 ; et Ferhat Abbas, en collaboration avec Zakia Daoud, Paris, Ed Denoël, 1995, Alger, Ed. Casbah, 1997. 10. «La Bataille d'Alger» s'est déroulée en deux phases, de janvier à mars 1957, puis en septembre-octobre de la même année contre les responsables et les groupes de choc du FLN. Elle sera une bataille du renseignement menée dans le grand Alger par 4 régiments de la 10e DP, dont l'un à l'Ouest est commandé par le colonel Marcel Bigeard, futur général. Des méthodes dites «musclées» et «contrastées» (en fait l'usage de la torture) de recherche et d'interrogatoire sont appliquées.11. Le Monde, 22 juin 2000.12. Sur la torture, voir de Pierre Vidal-Naquet, La torture dans la République, essai d'histoire et de politique contemporaine, Paris, Ed de Minuit et Maspéro, 1975 ; de Alexis Berchadsky, La question d'Henri Alleg, Pais, Ed Larousse, 1994.

 

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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 17:43

La guerre d'Algérie a avant tout été une guerre d'indépendance et de libération nationale. Cette expression de "guerre" n'a été employée par les autorités françaises que très tardivement, par un vote de l'Assemblée nationale en 1998, et par un discours en 1999 de Jacques Chirac, président de la République.

Guerre contre la France.

Mais aussi guerre civile, qui a vu la victoire du FLN sur le Mouvement National algérien (MNA), et au sein du FLN entre ceux favorables au parti unique, et ceux qui défendaient le pluralisme politique.

Guerre aussi contre les activistes de l'OAS.

Cette guerre s'achève officiellement par la proclamation de l'indépendance de l'Algérie le 5 juillet 1962.

Ce conflit s'inscrit dans le cadre du processus de décolonisation qui se déroule après la fin de la 2ème guerre mondiale. Pour la France, cela concerne entre autres l'Algérie, l'Indochine, Madagascar, le Maroc, la Tunisie, l'Afrique équatoriale française et l'Afrique occidentale française. Le cas de l'Algérie se différencie des autres en ce sens qu'elle appartenait officiellement au territoire français, avec un million de citoyens -les pieds-noirs- qui y vivaient, parfois depuis plusieurs générations; et près de neuf millions de non-citoyens appelés « indigènes ». L'Algérie - sous administration coloniale française depuis 1830 - est considérée comme faisant partie du territoire national et malgré cela, l'organisation administrative du territoire, contrairement à la Tunisie ou au Maroc, n'a pas été mise en œuvre par les autorités métropolitaines. De ce fait, après 150 ans de colonisation, la mémoire collective d'une organisation du territoire était presque inexistante au moment de l'indépendance.

Prémices de cette guerre, le massacre de Sétif, le 8 mai 1945 alors qu'en Europe on fête la victoire des Alliés contre le nazisme, fait entre 10 000 et 20.000 morts selon les divers travaux historiques.

La principale cause du déclenchement de cette guerre réside dans le blocage de toutes les réformes, dû au fragile équilibre du pouvoir sous la IVe République, et à l'opposition obstinée de la masse des Pieds-Noirs et de leurs représentants à toute réforme en faveur des Musulmans. Alors que des dizaines de milliers d’Algériens, estimés à 68 000 combattants, ont participé à la libération de la France et que plusieurs intellectuels revendiquent l’égalité des droits, les Algériens musulmans sont à l'époque considérés comme des citoyens de seconde zone, alors même que le régime de l'indigénat est abrogé en théorie en 1945. Les représentants des colons au Parlement français constituent une minorité de blocage. En 1947, l'application du nouveau statut de l'Algérie fut presque ouvertement faussé par l'administration, qui fit arrêter les "mauvais" candidats et truqua grossièrement les résultats, au point que certains furent élus ça et là par plus de 100 % des inscrits.

 

 

 

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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 22:06

manifestants18.jpgLa position du panel des chefs d’Etat mandatés par l’UA (Union africaine) a été en définitive plus rapide qu’annoncée initialement. Les « décisions contraignantes » qui devaient être remises fin février se sont transformées en une position adoptée le 10 mars. La réunion de l’UA s’est tenue à Addis Abeba en l’absence de Laurent Gbagbo mais avec la présence d’Alassane Ouattara disposant de la protection de l’ONUCI pour s’envoler, alors que Gbagbo disait interdire le vol des forces d’interposition des Nations unies et de la France. Le panel des cinq chefs d’Etat a confirmé la victoire d’Alassane Ouattara et remis au CPS (Conseil de paix et de sécurité) ses positions qui ne sont plus des « décisions contraignantes ».

 

Dans les quinze jours, un nouveau gouvernement devrait être mis en place avec consultation de Laurent Gbagbo. L’Afrique du Sud, qui soutient Laurent Gbagbo, a été discrète et une unanimité de façade est apparue. Mais la donne n’a pas changée et l’UA ne fait que confirmer ce qu’elle avait déjà dit il y a trois mois. L’absence de propositions de sortie de crise confirme l’impasse diplomatique. Laurent Gbagbo a rejeté cette décision et n’est pas prêt à accepter cette légitimation diplomatique d’Alassane Ouattara. Celui-ci cherche à obtenir un appui du Nigeria symbolisé par sa rencontre avec Goodluck Jonathan. Pendant ce temps, le nombre de déplacés et de réfugiés et les affrontements intercommunautaires croissent et les risques de guerres civiles et d’affrontements armés augmentent.

Au-delà de la situation dramatique subie par les Ivoiriens, du spectre de la guerre civile et de possibles conflits violents, du blocage actuel de la Côte d’Ivoire, deux visions s’affrontent. L’une est souverainiste, ethno-nationaliste et anticoloniale sur laquelle joue Laurent Gbagbo plus ou moins appuyée par certains pays africains considérant les Nations unies comme des forces d’ingérence et ayant le souvenir de la position africaine pro-apartheid et française de Félix Houphouët-Boigny ; l’autre est internationaliste et légaliste sur laquelle s’appuie Alassane Ouattara et qui est soutenue par les Nations Unies et les puissances occidentales. Dans le dossier complexe et dramatique de la Côte d’Ivoire, il faut ainsi différencier les questions de légalité et de légitimité des questions de rapports de force internes et de géopolitiques internationales et les aspirations et positionnements des populations. La majorité de la population ivoirienne qui a massivement voté dans des conditions de vote très correctes est lasse de la ni guerre/ni paix qui dure depuis 10 ans. Elle veut retrouver un pays pacifié avec à sa tête un dirigeant capable de redresser l’économie et d’assurer l’unité territoriale.

Une situation qui demeure bloquée sur le plan politique et économique

La situation politique et institutionnelle mais également économique et financière de la Côte d’Ivoire demeure bloquée et est en prise aux exactions perpétuées par les milices de Laurent Gbagbo qui ont fait au moins 260 morts selon les Nations unies et plus selon Human rights Watch avec des possibles charniers. Le temps s’écoule en Côte d’Ivoire sans perspectives nouvelles. Comme le dit Amadou Hampâté Bâ aux Occidentaux : « Nous avons le temps et vous avez la montre  ».
L’économie ivoirienne est paralysée. On estime à plus de 500.000 les pertes d’emplois. Les départs des immigrés ont été importants. Les grands groupes peuvent faire le gros dos. Certains, notamment français (Bouygues, Bolloré, Total), ont bénéficié de contrats importants avant les élections et ne sont pas prêts à répondre aux injonctions politiques d’asphyxie de Laurent Gbagbo. Celui-ci prend des mesures symboliques de réquisition des filiales bancaires de la Société générale ou des filiales de la BNP ou de nationalisation des filières de cacao. La situation est catastrophique pour les PME où les Libanais mais également les Ivoiriens ont un rôle central. Les filières de cacao et de café sont en crise (1,2 millions tonnes soit 40% des exportations mondiales). Le port d’Abidjan a vu son trafic se réduire de moitié. Les primes de risques des grands groupes ont flambé. L’administration est divisée et paralysée. Cette situation rétroagit sur tous les pays enclavés de la région de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

Chacun des protagonistes dispose d’armes différentes

La légalité interne et la légitimité internationale sont du côté de Alassane Ouattara mais Laurent Gbagbo dispose de la force, de la puissance du feu et d’une légitimité auprès d’une partie de la population du Sud qui est persuadée qu’il a gagné et (ou) qu’il est victime d’un complot étranger et y voit une ingérence voire une recolonisation de la Côte d’Ivoire.

Laurent Gbagbo joue sur la lassitude de la communauté internationale, sur les fissures au sein des pays africains et de la communauté internationale, sur l’histoire coloniale et post-coloniale mais aussi sur les risques de guerres civiles et d’affrontements entre armées. Il dispose de nombreuses armes : un art consommé de la manipulation, le soutien des chefs d’Etat major de l’armée et plus exactement des forces spéciales de sécurité (environ 4000 à 5000 fidèles), la possibilité de faire jouer les escadrons de la mort ou des milices et les jeunes patriotes de Charles Blé Goudé et de jouer ainsi sur la peur ; mais il peut également compter sur l’appui de l’Angola et des mercenaires libériens, sur la manipulation de l’information par son contrôle des médias, et sur le chantage sur les immigrés des pays voisins... Il s’appuie sur un discours ethno-nationaliste et populiste vantant une seconde décolonisation et indépendance et dénonçant les candidats de l’étranger et instrumentalise l’ethnicité.
La séduction d’un discours africain et résistant contre le monde occidental de type Robert Mugabe, renforcé par les ingérences internationales, est grande auprès de certains Africains (intellectuels ou sous-prolétariat urbain). Avec habileté, Laurent Gbagbo a signé des contrats avant les élections avec les grands groupes français (Bouygues, Bolloré, Total) ; il dispose de réseaux France/Afrique qu’il sait activer et il joue sur la menace concernant la sécurité des 15.000 Français (dont 60 % de binationaux). Il sait jouer de l’argumentaire du deux poids deux mesures en notant le caractère non démocratique de nombreux régimes africains qui le condamnent.
Les gels des avoirs de la part de l’Union européenne, les menaces de la Cour pénale internationale (CPI), les ultimatums pour son départ ont plutôt renforcé sa stature de résistant.

Alassane Ouattara a, quant à lui, gagné au début la bataille diplomatique. Il veut gagner la bataille de l’asphyxie économique et financière. Il a la légitimité de la victoire électorale mais a mobilisé peu longtemps ses partisans dans la rue et a fait des effets d’annonce non suivis d’actions concrètes. Il a la plus grande légitimité auprès de la communauté financière internationale pour redresser l’économie et les finances du pays. Mais il a été relativement absent en dehors de déclarations verbales et n’a pu montrer sa posture de chef d’Etat étant dépendant de la protection de l’Opération des Nations-unies en Côte-d’Ivoire (ONUCI). Il bénéficie des Forces nouvelles (estimées entre 5000 et 10 000 hommes) auxquelles il faut ajouter la garde prétorienne des « com zones ». Il peut recevoir des appuis africains de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), à l’exception du Ghana. Il peut surtout bénéficier de l’assèchement économique et financier de Laurent Gbagbo du fait de l’affectation des comptes de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) ou du boycott des exportations du cacao et du café.
Laurent Gbagbo a besoin de 70 milliards FCFA par mois pour payer les fonctionnaires et les militaires, or il a hypothéqué pour deux ans les recettes pétrolières (110 milliards FCFA) et risque de ne pas bénéficier des recettes cacaoyères (329 milliards FCFA). La bataille économique a conduit à la réquisition de banques étrangères et à la nationalisation de la filière caco de la part de Laurent Gbagbo.

Plusieurs scenarii restent possibles

Le départ de Laurent Gbagbo « à la haïtienne » paraît plus que jamais très improbable. On voit mal accepter par ce dernier un gouvernement de compromis et d’union nationale avec Alassane Ouattara comme président (solution préconisée par Raila Odinga).
Une cohabitation de type zimbabwéenne ou de type kenyane a montré ses limites et la médiation de Raila Odinga mandatée par l’UA a échoué.
Un affrontement entre les forces nouvelles et l’armée loyaliste, appuyée par l’Angola et les mercenaires libériens, présenterait des risques très élevés de guerre civile et engendrerait des coûts considérables non seulement pour la Côte d’Ivoire mais également pour la région. Il paraît impossible que la CEDEAO puisse mobiliser les 20.000 hommes dont elle aurait besoin pour affronter les troupes fidèles à Laurent Gbagbo.
Une opération ciblée éclair concernant Laurent Gbagbo de type Entebe, l’ancienne capitale de l’Ouganda, est peu réalisable du fait du système de protection assuré notamment par les Israéliens.
Une partition du pays en deux conduirait à un retour à la case départ et entérinerait une opposition entre le Sud économiquement utile et le Nord enclavé. Un coup d’Etat militaire est toujours possible même si Laurent Gbagbo contrôle les forces spéciales de sécurité, l’armée n’est acquise qu’au niveau des chefs d’Etat major proches de Gbagbo.
De nouvelles élections auraient pu être proposées par le Conseil constitutionnel mais on reviendrait à la case départ alors que les élections ivoiriennes ont été les plus chères que l’on ait connues dans le monde. Le clan de Laurent Gbagbo propose un recomptage des voix alors que celui-ci a été plusieurs fois réalisé. De nouvelles élections partielles pourraient être envisagées dans les zones les plus litigieuses.
L’étranglement économique et financier a des coûts élevés pour les populations mais il peut asphyxier le « système » Gbagbo. Les mouvements populaires ont été jusqu’à présent limités malgré les effets de contagion possibles des révoltes du Maghreb et du Moyen-Orient et ils demeurent très risqués vu le déploiement des armes mais ils pourraient se développer avec le non-paiement des fonctionnaires, la flambée des prix notamment alimentaires et la montée du chômage. C’est par ces mouvements qu’Alassane Ouattara aura sa forte légitimité même si jusqu’à présent les masses ont peu répondu à son appel du fait de la peur justifiée des armes.

La solution d’un troisième homme ?

Tout a été fait, jusqu’à présent, pour éviter le scénario du pire, celui de la guerre civile mais celle-ci menace malgré les forces d’interposition de l’ONUCI et de la Licorne. Les « décisions contraignantes » de l’UA tardent et risquent d’échouer à nouveau. Quoiqu’il en soit du maintien au pouvoir d’un des deux protagonistes, il paraît évident avec le temps que sa présidence future manquera de légitimité interne vue l’histoire récente et qu’il aura beaucoup de mal à reconstruire et réunifier son pays. Les défis de l’après crise et conflits à relever sont considérables. Le pouvoir en place devra réaliser une pacification durable, la construction d’une armée nationale, le désarmement de la population, une reconstruction économique et une unification territoriale avec l’adhésion de la population. On peut, dès lors, imaginer que, face à l’impasse, le choix d’un troisième homme prenant le pouvoir de manière intérimaire émerge avec la lassitude de la population ivoirienne et le soutien de l’armée, et soit en définitive la moins mauvaise des solutions.

Peu de pays ont autant mobilisé de financement et d’efforts de la communauté internationale pour sortir de la crise. Chacun sait qu’une crise durable ou des affrontements violents concerneraient toute l’Afrique de l’Ouest.  *

*Article mis à jour le 11/03/2011 par l’auteur suite à la remise du rapport du panel des cinq chefs d’Etat mandatés par l’UA au Conseil de paix et de sécurité de l’organisation.

 

Philippe Hugon, directeur de recherche à l’IRIS

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