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18 août 2017 5 18 /08 /août /2017 12:23

Les attentats de Barcelone et de Cambrils commis hier sont effroyables et mobilisent normalement notre indignation. Qui ne serait pas révolté face à ces carnages?

 J’entends ce matin que c’est le style de vie européen qui a été hier attaqué en Espagne, comme cela avait été le cas à Paris, à Nice, à Berlin, à Londres, à Stockholm, à Bruxelles, à Copenhague et qu’il s’agit pour les assassins de détruire l’insouciance, la joie de vivre de la jeunesse européenne.

C’est sans doute en partie exact, mais ce n’est pas suffisant. Ce sont aussi les fondements des démocraties modernes qui sont mis en cause. Les terroristes qui sèment la terreur ne sont pas des nihilistes, des anarchistes, mais des hommes et des femmes qui, confrontés aux passions destructrices des temps modernes, cherchent à asseoir des dictatures dans une approche idéologique et territoriale de leurs croyances et de leurs pulsions de mort.

C’est pour cela qu’il ne faut pas oublier Orlando, Istanbul, Moscou, mais aussi Ouagadougou, Bamako, l’Afghanistan, l’Egypte, la Tunisie, sans parler d’Israël et de la Palestine, autant de lieux où la jeunesse n'a pas la même insouciance que la jeunesse européenne ni ses modes de vie. Quels que soient les régimes, quelles que soient les couleurs de peau, quels que soient les modes de vie, les morts ont ou devraient avoir autant de valeur, appeler à la même compassion, à la même indignation, à la même révolte.

Les récentes évolutions de pays comme la Pologne, ou la Hongrie qui sapent peu à peu les droits et libertés des citoyens de ces pays, le Brexit britannique, le Vénézuéla, l’élection de Trump aux Etats-Unis qui reflète la perte de repères d’une partie de cette grande puissance aux pieds d’argile (et le rassemblement de Charlottesville n’en est qu’un symptôme), les élections françaises avec des taux record d’abstention et de voix pour l’extrême-droite manifestent aussi l’affaiblissement moral de notre pays.

De grands pays comme la Chine, l’Inde (2,6 milliards d’habitants) et même la Russie qui laissent crever des pans entiers de populations du fait de traditions religieuses, de corruption et de méthodes dictatoriales ne peuvent être oubliées de nos préoccupations.

Tout cela pour rappeler que l’enjeu, essentiel à mon sens, est celui de la consolidation des démocratie, avec des formes adaptées aux histoires locales, et non pas une trajectoire conduisant à plus d’autoritarisme au nom de la sécurité et du bien commun.

Les attentats en Espagne vont sans doute relancer le débat sur la protection de notre pays et sur la sécurité des Français. Car il est évident que partout en Europe, et ailleurs, la menace est élevée. Après les attentats de 2015, je n’étais pas opposé à l’état d’urgence mis en place par Hollande et prolongé plusieurs fois, mais j’avais été opposé à la déchéance de nationalité proposée alors, puis abandonnée du fait des fractures que ce projet avait causée dans le pays pendant de longs mois.

Le candidat Macron avait proposé de mettre fin à l’état d’urgence en intégrant ses principales dispositions  dans le droit commun. Un  projet de loi antiterroriste a rapidement été préparé par le ministre de l’intérieur et a déjà été approuvé par le Sénat le 17 juillet. Il  devrait être soumis au vote de l’Assemblée nationale en septembre.  Mireille Delmas-Marty – éminente juriste - écrit (voir l’article précédent sur mon blog) qu’il existe plusieurs manières pour une démocratie d’abandonner les grands principes. Avec l’état d’urgence, ils sont suspendus de manière visible mais seulement pour une période temporaire. En revanche, avec le projet de loi antiterroriste, il s’agirait de créer à côté du droit pénal ordinaire un droit pénal bis qui permettrait de contourner ces grands principes. On entrerait ainsi dans une forme d’arbitraire politico-administratif, en quittant un état de droit censé protéger l’ensemble de la société et des citoyens. Or l’état de droit est un bien fragile de en démocratie qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu. On ne peut pas à la fois déclarer qu’on sera exigeant sur les situations polonaise et hongroise, et glisser tranquillement sur les libertés publiques en France au nom de l’antiterrorisme. Il faut évidemment plus de sécurité et se préserver des risques futurs d’attentats. Mais pour cela il ne faut pas moins de libertés publiques. L’équilibre est fragile. Il ne faut pas céder à la facilité.

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17 août 2017 4 17 /08 /août /2017 23:09

Le projet de loi antiterroriste, examiné mardi au Sénat, marque une rupture anthropologique : cette conception sécuritaire conduit d’une société de la responsabilité à celle de la suspicion. Avec le risque de ne plus protéger les citoyens contre l’arbitraire.

«De tout temps, les adversaires de la démocratie ont prétendu qu’elle était faible et que si elle voulait combattre il lui faudrait bien abandonner ses grands principes. C’est exactement le contraire qui est vrai. Le code pénal tel qu’il est, les pouvoirs des magistrats tels qu’ils sont, peuvent, si le système est bien ordonné, bien organisé, nous permettre d’anéantir nos adversaires. Donner en revanche à l’administration des pouvoirs illimités sur la vie des personnes, sans aucune discrimination, n’a aucun sens, ni en termes de principes ni en termes d’efficacité.» La Cour européenne des droits de l’homme n’aurait su mieux dire. Cet extrait du discours prononcé par le président de la République, le 3 juillet à Versailles, aurait dû rassurer ces éternels inquiets que sont les juristes soucieux de sauvegarder la démocratie et l’Etat de droit. D’autant que le Président ajoute que «la démocratie n’a pas été conçue simplement pour les temps calmes. Elle vaut surtout pour les moments d’épreuve». On croit comprendre que même en cas de terrorisme, les «grands principes» continueront à s’appliquer.

 

Mais alors pourquoi ces appels lancés par les organisations non gouvernementales, puis relayés par de nombreux universitaires, à propos du projet de loi «renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme» que le Sénat doit commencer à examiner mardi 18 juillet ?

 

Si les protestations se multiplient, c’est sans doute parce que ce projet s’inscrit, à l’inverse du discours de Versailles, dans une dynamique sécuritaire marquée par l’abandon des principes qui devaient garantir les individus contre l’arbitraire. En conditionnant la levée de l’état d’urgence au transfert de ses principales dispositions dans le droit commun, «c’est bien à une "banalisation de l’état d’urgence" que procède le projet qui va être présenté au Parlement, et cette banalisation peut devenir une "menace pour l’Etat de droit"», argumente l’appel du 12 juillet, publié par Libération et Mediapart et signé par plus de 300 chercheurs et universitaires.

 

Comme le Conseil d’Etat l’avait clairement rappelé, dans son avis du 17 décembre 2015 à propos de la première prolongation, l’état d’urgence est un «état de crise». C’est pourquoi ses renouvellements «ne devront pas se succéder indéfiniment». Il est vrai que l’avis ajoutait une formule plus obscure : «Si la menace, qui est à l’origine de l’état d’urgence, devient permanente, c’est alors à des instruments de lutte permanents qu’il faudra recourir en leur donnant, si besoin est, un fondement constitutionnel durable.» Une brèche s’entrouvrait ainsi vers un durcissement permanent du dispositif pénal qui perdrait son caractère d’exception pour devenir la règle. A l’époque, le Conseil d’Etat semblait exprimer toutefois comme une réticence, voire un doute quant au fondement constitutionnel d’un tel choix.

Si l’on éprouve de fortes réticences, c’est que, tout en annonçant l’adoption de «nouveaux instruments permanents de prévention et de lutte contre le terrorisme», le projet de loi autonomise les instruments de prévention. Certes, la prévention est nécessaire et doit être renforcée face aux fureurs terroristes, mais la séparer de la punition pour en faire un objectif répressif en soi marque une rupture, conduisant d’une société de responsabilité à une société de suspicion. En séparant la dangerosité de toute culpabilité, et en détachant les mesures coercitives de toute punition, cette réécriture sécuritaire du droit administratif, comme du droit pénal, risque de remettre en cause la notion proprement humaine de responsabilité au profit d’une dangerosité qui effacerait peu à peu les frontières entre les humains et les non-humains, et ferait disparaître la présomption d’innocence. On en viendrait, selon un processus qui ressemble à une déshumanisation, par retirer de la communauté humaine les individus suspects, comme on retire des produits dangereux du marché.

 

Cette rupture, qui pourrait être qualifiée d’«anthropologique» ou même de «philosophique», est consommée dès lors que la punition n’est plus l’objectif d’un droit que l’on persiste à nommer «pénal» alors qu’il tend vers des mesures qui sont imposées à une personne non pas pour punir les crimes qu’elle a commis, mais pour prévenir ceux qu’elle pourrait commettre. Il est significatif que la plupart des dispositions nouvelles relèvent du code de la sécurité intérieure et non du code pénal.

Mais la rupture est aussi politique car l’extension de la punition à la prévention, voire à la précaution quand le risque n’est pas avéré (risque de risque), invite non seulement à remonter de plus en plus loin en amont de l’acte criminel mais encore à affaiblir la garantie judiciaire. Même limitées au terrorisme, des mesures telles que l’assignation à résidence, les visites, perquisitions et saisies administratives, les périmètres de sécurité ou la fermeture administrative de lieux du culte pourraient être décidées, comme en état d’urgence, par le ministre de l’Intérieur ou le préfet. L’ajout d’une référence au juge des libertés et de la détention ne suffit pas au rééquilibrage, d’autant qu’au vu de la masse des tâches confiées à l’exécutif, on peut s’interroger aussi sur le risque d’un transfert de pouvoirs à des partenaires privés.

En effet, le projet accroît la charge imposée aux institutions de police et gendarmerie. Alourdies dans le temps (contrôle permanent) et élargies dans l’espace (des zones de protection aux périmètres de protection ou de sécurité, enfin aux lieux du culte pouvant faire l’objet de fermetures temporaires), les tâches de surveillance et contrôle pourraient se trouver bientôt paralysées par manque de moyens. C’est pourquoi il est prévu que les policiers et gendarmes auxquels sont confiés de nouveaux pouvoirs puissent être assistés par des agents de police municipale et par des agents de sécurité privés. Une étude récente montre pourtant que la privatisation des pratiques de sécurité peut être facteur de désordre (1). Le désordre serait encore renforcé si les nouveaux instruments de prévention entraînaient un véritable détournement des pouvoirs coercitifs, au demeurant peu compatible avec le principe inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (art. XII) : «La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.»

On découvre ainsi qu’il existe plusieurs manières pour une démocratie «d’abandonner les grands principes». Avec l’état d’urgence, ils sont suspendus de façon visible, mais seulement pour une période temporaire. En revanche, le durcissement pénal, ciblé sur des infractions comme le terrorisme, aboutit à un dédoublement permanent entre le droit ordinaire qui respecte les principes et un droit pénal bis qui permet de les contourner, qu’il s’agisse de la présomption d’innocence, de la légalité des délits et des peines ou de la garantie judiciaire. Enfin, les transferts de pouvoir à l’exécutif pourraient aboutir à un détournement au profit d’acteurs privés.

 

En somme, il est nécessaire de lever l’état d’urgence, mais il ne serait ni légitime ni d’ailleurs efficace (voir les avis convergents des organisations de défense des droits de l’homme et des instances de contrôle parlementaire), de le remplacer par une contamination permanente du système pénal. Dans un pays décrit comme «drogué à l’état d’urgence»(Libération, 11 juillet), le risque serait d’aboutir par les voies moins visibles du contournement des principes et du détournement des pouvoirs à ce «despotisme doux» que prophétisait Tocqueville. «Le despotisme en démocratie serait plus étendu et plus doux et dégraderait les hommes sans les tourmenter.» Couvrant la société d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses, uniformes, il tendrait à fixer les humains dans l’enfance et à réduire chaque nation à «n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger».

 

Il est encore possible de résister à la prophétie du despotisme doux, sans pour autant renoncer à la lutte contre le terrorisme. Les voies légitimes sont multiples, qu’il s’agisse de mieux assurer l’indépendance des institutions judiciaires, notamment par la réforme annoncée du parquet ; d’améliorer la coordination des services de renseignement ; de renforcer les forces de police et de gendarmerie ; ou de lutter au plan international, en développant les coopérations, y compris contre le financement du terrorisme. Autant de voies montrant que la démocratie peut valoir aussi, sans abandonner les principes de l’Etat de droit, «pour les moments d’épreuve».

 

(1) Le Code de la sécurité intérieure, artisan d’un nouvel ordre ou semeur de désordre ?dir. Marc Touillier, Dalloz 2016.

 

Dernier ouvrage paru : Aux quatre vents du monde. Petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, Seuil, 2016.

 

Par Mireille Delmas-Marty, Juriste, membre de l’Institut, Collège de France  

Libération- 

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17 août 2017 4 17 /08 /août /2017 23:00

Dans une lettre ouverte, la juriste a appellé le 30 juin  M. Macron à ne pas choisir entre la sécurité et la liberté, ajoutant qu’elle ne veut pas d’une société dont le seul lien serait la peur.

 

L’Etat de droit est fragile, Monsieur le président de la République, car il navigue au milieu de vents contraires, à commencer par les vents sécuritaires qui menacent la démocratie quand ils prétendent l’emporter sur les vents de nos libertés.

 

Non, la sécurité n’est pas le premier des droits et il faut inlassablement redire  que Ben Laden et l’organisation Etat islamique auront gagné leur pari de détruire la démocratie et l’Etat de droit, si le terrorisme global qu’ils ont impulsé aboutit à  faire que la France , pays de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et coautrice de la Déclaration universelle et de la Convention européenne des droits de l’homme, renonce aux principes garantissant un droit pénal démocratique : la légalité des délits et des peines, abandonnée au profit de définitions de plus en plus imprécises qui transforment toute une population  en suspects potentiels ; la garantie judiciaire, bafouée par un transfert massif de pouvoirs à l’exécutif (ministre de l’intérieur, préfets, armée ) ; la notion même de « peine », remplacée par des mesures dites de sûreté, déresponsabilisantes donc déshumanisantes.

De la punition d’une faute à sa prévention puis à la prédiction de la dangerosité, ces mesures neutralisent par avance et sans limites les suspects supposés.

 

Fureurs sacrées

 

Il n’y a pas à choisir, Monsieur le président, la sécurité ou les libertés. Vous-même et votre gouvernement, sous le contrôle du nouveau Parlement, vous devez assurer l’une et l’autre, en acceptant qu’elles ne soient absolues ni l’une ni l’autre.

Quand Paul Ricœur rappelait la finitude humaine, il ne disait rien d’autre. Ce n’est pas en introduisant dans le droit de notre pays, après les réformes sécuritaires accumulées depuis la loi de novembre 2001, les principales dispositions qui accompagnent l’état d’urgence que vous vaincrez les fureurs sacrées du terrorisme radical.

 

Renoncer à l’état d’urgence est nécessaire mais n’autorise certainement pas à en faire notre droit commun dans l’ordinaire des jours. Alors que vous avez su renouveler   la démocratie, n’oubliez pas l’avertissement de la Cour européenne des droits de l’homme disant – déjà à propos du terrorisme – en 1978 qu’il ne faut pas « saper, voire détruire la démocratie au motif de la défendre ».

 

La sécurité comme les libertés doit avoir des limites, à commencer par celles des droits dits indérogeables, précisément parce que les instruments internationaux de protection des droits de l’homme interdisent d’y déroger même en cas de menace pour la nation, même en cas de terrorisme ou de guerre.

 

L’ambition de vivre

 

Au cœur de l’indérogeable est apparu le principe du respect de l’égale dignité de tous les êtres humains (article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme), fûssent-ils des terroristes ou soupçonnés tels. Toute loi sur le terrorisme devrait rappeler ces limites et s’efforcer de renforcer  « en même temps » les libertés et la sécurité.

 

Nous ne voulons pas d’une société dont le seul lien serait la peur. Ce n’est pas l’effroi de périr mais l’ambition de vivre qui a lancé nos ancêtres dans la construction de la nation française, puis nos prédécesseurs dans l’invention d’une Europe apaisée. C’est l’espérance de vivre qui incitera demain peut-être nos successeurs à imaginer  une Communauté mondiale de la relation et non de l’exclusion à laquelle des poètes ont déjà donné le beau nom de « mondialité ».

 

S’il vous plaît, Monsieur le président, ne détruisez pas cette espérance alors qu’en si peu de temps vous avez réussi à la faire renaître . Avec toute ma considération.

 

Par Mireille Delmas-Marty (membre de l’Institut, professeur émérite au Collège de France)

LE MONDE | 30.06.2017

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/06/30/mireille-delmas-marty-monsieur-le-president-renoncer-a-l-etat-d-urgence-est-necessaire-mais-n-autorise-pas-a-en-faire-notre-droit-commun_5153795_3232.html#weF91dcZ7RBsju07.99

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10 août 2017 4 10 /08 /août /2017 23:33

L'avocat de la veuve du prix Nobel de la paix a porté plainte auprès des Nations unies pour «disparition forcée et arbitraire».

 

Le 13 juillet, en Chine, le poète Liu Xiaobo mourait en détention d’un cancer du foie. Il avait été condamné en 2009 pour «subversion du pouvoir de l’Etat» après une pétition demandant au Parti communiste chinois de respecter les libertés fondamentales des citoyens. Un an plus tard, il recevait le prix Nobel de la paix. Pour sa femme Liu Xia, photographe et plasticienne, empêchée de venir chercher le prix à Oslo et mise en résidence surveillée, c’était le début d’une longue descente aux enfers. Depuis la mort de son mari, on ne sait où elle se trouve. Jared Genser, basé à Washington, représente le couple depuis 2010. L’avocat, qui a défendu, entre autres, les Nobel Aung San Suu Kyi, Desmond Tutu et Elie Wiesel, explique à Libération pourquoi il a déposé auprès des Nations unies, le 3 août, une plainte pour «disparition forcée».

Quels ont été vos derniers contacts avec Liu Xia, la femme de Liu Xiaobo ?

Quand j’ai commencé à les représenter, Liu Xiaobo était déjà en prison. Je n’ai jamais pu rencontrer non plus Liu Xia, mais je lui ai parlé au téléphone durant l’été et l’automne 2010, avant que, une semaine après la remise du prix Nobel à son mari, un cordon de sécurité très strict soit imposé autour d’elle. Je n’ai pu avoir aucun contact direct avec elle durant des années, jusqu’à l’annonce du cancer de son mari (en juin dernier, ndlr). J’ai pu lui parler par l’intermédiaire d’un ami, puis, en toute confidentialité, via son frère, jusqu’au 11 juillet. Le 15 juillet, elle a assisté à la dispersion forcée des cendres de son mari dans la mer. Depuis, nul ne l’a vue ni entendue. Des sources anonymes suggèrent qu’elle est revenue à Pékin (où l’accès à son immeuble est interdit), mais c’est invérifiable. Ni ses plus proches amis, qu’elle avait revus lors de l’agonie de Liu Xiaobo, ni son avocat local n’ont eu de ses nouvelles.

Pourquoi avoir déposé une plainte auprès du groupe de travail sur les disparitions forcées et involontaires des Nations unies ?

Nous voulons démontrer que les faits ne collent pas avec l’assurance du gouvernement chinois selon lequel elle est libre. L’intention n’est pas juste d’attirer l’attention sur le fait qu’elle a disparu, mais aussi sur la spécificité de sa disparition. Ce qui lui arrive est, selon les lois internationales, une disparition forcée et arbitraire. Il faut rappeler que Liu Xia ne peut pas être considérée comme une dissidente. Elle est seulement l’épouse du prisonnier politique chinois le plus célèbre. En tant que citoyenne chinoise, elle n’a commis aucun crime : elle devrait être libre de posséder un passeport, de se déplacer à l’étranger pour recevoir un traitement médical et d’habiter où elle veut. Elle a déjà exprimé son désir de voyager à l’extérieur du pays et, selon moi, ses demandes devraient être honorées. Le groupe de travail a envoyé ses questions au gouvernement chinois mais le processus onusien est très long. Si je n’ai pas de réponse, je déposerai une nouvelle plainte.

Vous avez défendu de nombreux prisonniers politiques. Le cas de Liu Xia et Liu Xiaobo est-il exceptionnel?

Le niveau de douleur infligé non seulement à Liu Xiaobo, mais aussi sa famille, est exceptionnel. Je savais depuis le début que le représenter serait difficile car je devrais me battre contre la Chine. Lorsqu’il a obtenu le Nobel de la paix, j'ai su que cela serait encore plus dur. Mais jamais je n’aurais imaginé à quel point Liu Xiaobo serait maltraité et à quel point ce serait si grave. Emprisonner Liu Xia dans un endroit inconnu est une violation claire de la loi internationale. En ce XXIsiècle, la Chine n’est pas inquiétée pour ces violations des droits humains en grande partie à cause de l’autocensure dont font preuve les grandes démocraties occidentales. Elles semblent avoir peur de s’opposer à la Chine, et ce silence permet au gouvernement chinois de devenir de plus en plus agressif dans sa pression sur les dissidents. 

Les autorités chinoises craignent-elles qu’elle fasse sortir des écrits de son mari ou qu’elle devienne une icône ?

Je ne peux ni spéculer ni m’exprimer sur ce qui motive le gouvernement chinois. Mais selon certaines sources, la Chine dépense plus de 140 milliards de dollars par an pour sa sécurité intérieure et 130 milliards de dollars sur son budget militaire, ce qui prouve qu’elle a peur. Les autorités ont montré qu’elles ne veulent pas seulement se débarrasser d’un dissident qui ne leur obéit pas mais aussi s’assurer qu’une énorme souffrance soit imposée à la famille pour créer un exemple et empêcher les autres dissidents de parler. Liu Xia est, depuis presque sept ans maintenant, retenue en résidence surveillée sans qu’aucune charge ne soit retenue contre elle, sans aucun procès. Pendant les premières années de sa détention, elle pouvait voir ses parents, puis ceux-ci sont décédés. Elle a ensuite pu voir son mari, il est désormais mort. Elle n’a pu ni communiquer avec sa famille, ses avocats, ses amis ni avoir accès à Internet pendant très longtemps. Après le décès de son mari, nous avons cru qu’elle pourrait arrêter de souffrir, mais ce n’est pas le cas. Il est impératif que la communauté internationale s’élève d’une seule voix et dise : "C’est assez, elle a assez souffert".

 

Libération 10 août 2017 Laurence Defranoux 

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10 août 2017 4 10 /08 /août /2017 23:31

Le poète et essayiste, emprisonné depuis 2009 en Chine, est mort d'un cancer du foie jeudi. Une voix pacifiste étouffée jusqu'au dernier souffle par le régime.

Une chaise vide pour toujours. Dans l’histoire, seuls deux prix Nobel de la paix sont morts en captivité sans avoir pu recevoir leur récompense. Le journaliste allemand Carl von Ossietzky, en 1936, interné en camp de concentration par les nazis avant de mourir à l’hôpital. Et le poète chinois Liu Xiaobo, qui purgeait en 2010 une peine de onze ans de prison pour «subversion du pouvoir de l’Etat». Sa femme ayant été interdite de faire le voyage en Norvège, le prix avait été posé sur une chaise vide. Un geste fort qui, pensait-on, allait aider à sa libération. Mais Liu Xiaobo est mort ce jeudi, à 61 ans, d’un cancer du foie, extrait in extremis de sa cellule pour une chambre d’hôpital sous haute surveillance. Pourtant, il n’était ni un dangereux terroriste, ni un opposant prêt à prendre les armes pour renverser le pouvoir. C’était un poète, essayiste et critique littéraire qui croyait que la société civile, avec des moyens légaux, pouvait desserrer la chape de plomb que le Parti communiste chinois fait peser sur un cinquième de la population mondiale.

«Cheval noir»

Il est né le 28 décembre 1955, d’un père professeur, qu’il disait sévère et brutal. Lorsque Mao envoie les intellectuels, la «neuvième catégorie puante», se «rééduquer à la campagne», l’adolescent suit sa famille dans les steppes de Mongolie intérieure. Déscolarisé comme tous les jeunes de sa génération, il se passionne pour Nietzsche et Kafka. A la fin de la Révolution culturelle, en 1976, les universités rouvrent et Liu, alors ouvrier dans le bâtiment, réussit l’examen d’entrée à l’université de Pékin, étudie la littérature et devient professeur de philosophie.

Il fréquente les salons poétiques mais méprise le petit cercle d’écrivains pékinois, qu’il trouve imbus d’eux-mêmes et dociles avec le pouvoir. En 1986, dans son article Crise!, il dégomme un par un ses pairs d’une plume acerbe et brillante : «La plupart des auteurs […] exhibent la pauvreté de leur imagination artistique par manque d’une force de création ancrée dans l’impulsion de la vie elle-même», «Liu Shaotang est le chantre d’idylles pastorales d’un laboureur et d’une tisserande dont la simplicité est si classique qu’elle est déjà rouillée.» En 1988, il faut un amphithéâtre pour accueillir tous ceux qui viennent écouter le «cheval noir» de la scène littéraire soutenir sa thèse. Marie Holzman, qui a traduit et lu ses textes, explique son succès : «Il était iconoclaste et véhément, ce qui est rare en Chine, et renouait avec la tradition littéraire du 4 mai 1919, celle qui voulait secouer la poussière de quelques siècles d’empire confucianiste.»

En tenailles à Tiananmen

Invité à l’étranger, il passe trois mois en Norvège puis est en stage à l’université de Columbia, à New York, quand, en 1989, les étudiants chinois descendent pacifiquement dans la rue réclamer plus de liberté.«Liu Xiaobo était un peu déçu par le côté pépère et bourgeois des Occidentaux. Il avait en lui une soif d’absolu, un sens de la mission. Mais aussi une force de conviction étonnante pour un bègue, un courage exceptionnel et de grands talents d’organisateur», raconte son ami Michel Bonnin. Le jeune enseignant s’enthousiasme pour le mouvement et décide de rentrer à Pékin. Il a 33 ans et passe son temps sur la place Tiananmen avec ses étudiants, les conseillant et les morigénant. «Liu Xiaobo m’a raconté avoir été surtout touché par le rôle de la population, qui a soutenu profondément les jeunes et les intellectuels, allant jusqu’à descendre dans la rue pour bloquer les camions», se souvient l’historien. Le 2 juin, pour tenter de repousser la fin sanglante qui s’annonce, il lance une grève de la faim avec un chanteur célèbre, Hou Dejian. La nuit du 3 au 4 juin, alors que l’armée prend en tenailles la place Tiananmen, Liu et Hou se font négociateurs, et convainquent les jeunes de quitter la place avant le début du massacre.

Comme tant d’autres, Liu Xiaobo est emprisonné. Depuis sa cellule, il répond à une interview de la télévision chinoise, où il dit qu’il n’y a pas eu de morts sur la place Tiananmen. «C’était vrai, en partie grâce à lui,précise Michel Bonnin. Mais il y a eu des centaines de morts tout autour, les tanks écrasaient les gens, les soldats tiraient au fusil-mitrailleur. Ses propos ont été manipulés, et il se l’est reproché toute sa vie. A partir de là, il a été déterminé à ne plus se laisser avoir. Et à vivre dans la vérité.» Son modèle est Václav Havel, dramaturge tchécoslovaque, opposant antisoviétique élu Président après la «révolution de velours», en 1989. Marie Holzman cite un de ses articles : «Je me moque que vous m’appeliez traître ou patriote. Si vous dites que je suis un traître, je le suis. Je suis le fils ingrat qui déterre les tombes de ses ancêtres, et j’en suis fier.»

La philosophie du porc

Lorsqu’il est libéré un an et demi après, l’intellectuel arrogant a disparu. Sa première femme a demandé le divorce, il voit peu son fils. Interdit d’enseigner et de séjourner à Pékin, il vit clandestinement dans la capitale et publie ses articles et poèmes à l’étranger, aux Etats-Unis ou à Hong Kong, en utilisant ce qu’il appelle «les zones grises de la liberté»pour faire passer ses idées. «C’était un fin analyste du système politique chinois, explique Jean-Philippe Béja, qui a publié en 2011 sous le titre la Philosophie du porc un recueil de ses articles. Ce n’était pas un radical, même s’il exprimait ses idées de manière radicale. Il était convaincu que le développement de la société civile finirait par éroder le pouvoir du Parti et aboutir à la démocratie. Mais pour cela, il fallait que les Chinois ne succombent pas à ce qu’il appelait la "philosophie du porc", c’est-à-dire la frénésie de consommation.» Chaque 4 juin, en mémoire de Tiananmen, Liu Xiaobo écrit un poème. «Ces textes sont très impressionnants, ils tournent autour du même thème et pourtant sont tous très originaux. C’était un grand poète», se désole Marie Holzman.

En 1989, Liu Xiaobo est tombé amoureux de Liu Xia, poète, photographe, peintre, de cinq ans sa cadette. Une histoire puissante et tragique, qui durera près de trois décennies. Ils se marient en 1998 dans le camp de travail où a été envoyé Liu. Sur son ordinateur, Michel Bonnin fait défiler les photos des moments passés avec eux dans les rares époques de liberté, lui avec un tee-shirt rigolo, elle pétillante. Tous deux sont soumis à une surveillance constante, les conversations enregistrées, le courrier lu. «Une fois, on est allés au restaurant. Aussitôt, cinq ou six hommes se sont assis à la table à côté pour écouter. Il était habitué», se rappelle Michel Bonnin.

Dix mille signatures

Alors que le «printemps de Pékin» disparaît de la mémoire collective chinoise, étouffé par une censure impitoyable, Liu Xiaobo compte sur Internet pour faire circuler les idées. En 2008, l’année des JO de Pékin, il participe à la rédaction d’une pétition, la Charte 08, inspirée de la Charte 77 de Václav Havel. Le texte demande que les libertés de parole, de presse, d’association et de manifestation inscrites dans la Constitution chinoise soient respectées. Lorsque le texte apparaît, il est déjà signé par 300 personnes. Dix mille autres le signeront en trois mois. Plus que le contenu, plutôt modéré, c’est le fait que Liu Xiaobo ait pu coordonner un tel mouvement qui le conduit à sa perte. En 2009, après une parodie de procès de deux heures, il est condamné à 11 ans de prison pour ce que la presse chinoise nomme encore aujourd’hui «des activités destinées à renverser l’Etat».

«Il a été arrêté car il était capable de faire la liaison entre les diverses générations de dissidents, et avait de très bonnes relations avec les vieux dirigeants du Parti qui n’ont pas digéré le massacre du 4 juin, analyse Jean-Philippe Béja. L’exemple de l’Union soviétique et de l’Europe centrale et orientale a montré au pouvoir chinois que tout défi peut aboutir à sa chute. Dès qu’une personnalité qui pourrait fédérer les oppositions disparates apparaît, il n’hésite pas à utiliser tous les moyens pour l’empêcher de nuire et effrayer les candidats à sa succession.»

L’année suivante, Liu Xiaobo se voit décerner le prix Nobel de la paix. La Chine qualifie d’«obscénité» le choix d’un «criminel» et rompt ses relations avec la Norvège – les deux pays ne se sont reparlés que cet hiver. Les conditions de détention se font plus dures, et Liu Xia, qui faisait le lien entre le prisonnier et ses amis, est placée en résidence surveillée, en toute illégalité. Son isolement est si intense qu’elle tombe dans une profonde dépression. Le prix Nobel de la paix est enseveli sous une chape de silence. Durant huit ans, même son vieil ami Jean-Philippe Béja n’obtient que de rares nouvelles, et toujours de manière indirecte.

Badminton et examens

Soudain, à la fin du mois de juin 2017, Liu Xia apprend en même temps que le monde entier que son mari est hospitalisé depuis un mois, en phase terminale d’un cancer du foie. Pour démontrer que le patient, pourtant censé être en liberté pour raisons médicales, n’a pas besoin d’aller à l’étranger, les autorités chinoises diffusent un montage cynique d’images d’archives de vidéosurveillance, où on le voit jouer au badminton et recevoir des soins de routine. Quelques jours plus tard, devant l’insistance de la communauté internationale, elles déclarent qu’il est «intransportable». Un diagnostic contredit par les médecins allemand et américain envoyés à son chevet.

«Chaque personne naît avec les droits intrinsèques à la dignité et à la liberté» affirmait la Charte 08. Jusqu’à sa mort, Liu Xiaobo, poète révolté mais pacifique, en aura été privé. Dans un acharnement que l’on peine à qualifier, le gouvernement chinois s’est opposé à son souhait de se faire soigner en Allemagne. Une des dernières images de lui, prise par des amis depuis un immeuble voisin, le montre serré contre Liu Xia. Tous deux se ressemblent étrangement, maigres et la tête rasée, unis jusqu’au bout dans l’enfermement.

 

Libération, 13 juillet 2017. Laurence Defranoux

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15 juin 2017 4 15 /06 /juin /2017 19:42

Délia Toumi et Patrick Chaimovitch tiennent à remercier les 502 électeurs du 1er tour des élections législatives (2,13 % des suffrages exprimés) dans la 1ère circonscription des Hauts-de-Seine qui nous ont accordé leur confiance et ont souhaité soutenir avec force les idées écologistes que nous défendons.

Ce scrutin s’est produit dans un contexte inédit où l’électorat a manifesté son souhait profond de renouveler tant la classe politique que les pratiques des partis. Les électeurs ont tranché dans toute la France en faveur du parti présidentiel mais aussi ont manifesté leur défiance par une abstention inhabituelle.

Notre résultat, et plus globalement celui des différents candidats se réclamant de l’écologie, s’il est certes insuffisant, est un signal clair en faveur du renouvellement démocratique de la représentation politique, et en même temps un appel à plus d’écologie comme levier d’égalité entre les citoyens. Il montre que le besoin d'écologie dans les politiques publiques est toujours aussi fort et que Gennevilliers-Ecologie et Europe Ecologie- le Verts demeurent aux yeux des électeurs comme étant les mieux à même de porter des politiques respectueuses de l'homme et de son environnement parmi la floraison d’étiquettes écologistes.

Au soir du 1er tour de l’élection présidentielle, nous avions pris position en faveur d’Emmanuel Macron afin de faire barrage au Front National et ses idées xénophobes, anti-européennes et de repli sur soi. Nous avons défendu le 11 juin une candidature de gauche et écologique, afin que les questions d’environnement, de transition énergétique, d’éducation, de logement, de mixité sociale soient représentées à l’Assemblée Nationale.

Dans notre circonscription se retrouvent désormais en lice pour le second tour la candidate du PC et celle de LREM. Nul ne « possède » les voix des électrices et des électeurs qui sont libres et responsables. Mais des démocrates engagés ne peuvent rechigner à faire connaître leur position et à l’expliquer.

Pour les écologistes de graves questions sont encore pendantes et ont été totalement absentes du programme de la candidate LREM : dérèglement climatique, préservation des libertés individuelles, garantie du dialogue social. Nous pensons que des avancées doivent être mises en œuvre sur le scandale de la pollution de l’air et la lutte contre les lobbies industriels. Nous attendons une ambition plus forte et une clarification de la feuille de route de Nicolas Hulot en matière d’environnement. Comme tous les démocrates et les défenseurs des libertés, nous demandons le retrait du projet visant à pérenniser l’Etat d’urgence dans le droit commun, et restons attentifs à ce la justice sociale progresse dans nos villes et nos quartiers.

Pour le second tour, nous appelons à la mobilisation pour défendre les valeurs de la gauche et de l’écologie qui ne peuvent être absentes de la représentation nationale, d’autant qu’une très large « majorité absolue » est annoncée pour le parti LREM. Pour cette raison, parce que le Parlement a besoin de pluralisme des idées, nous choisissons de voter en faveur de la candidate de gauche.

Au-delà de ce vote, avec Europe Ecologie-les Verts et Gennevilliers Ecologie, nous appelons les citoyens à rester mobilisés dans les temps à venir, pour favoriser le vote de lois allant dans le sens d’une écologie des solutions face aux urgences écologiques et sociales.

 

Délia Toumi et Patrick Chaimovitch

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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 22:13

Etre allé voter à la primaire de droite quand on est de gauche, c’est se retrouver dans un piège. Pour en sortir, il faut replacer le vote d’adhésion au cœur de notre vie politique, avec des partis disqualifiés.

Je vois plusieurs de mes contacts évoquer leur participation (navrée) à la primaire de droite. Certains évoquent l’électeur stratège. Mais le succès d’un geste aussi paradoxal me semble manifester une forme de panique plutôt qu’une hyperrationalité politique. Le point commun d’arguments parfois contradictoires est la conviction que l’élection présidentielle de 2017 se joue avec la désignation du candidat de la droite, et que le vote de gauche n’aura aucun impact, étant donné la dispersion des candidatures.

Un tel défaitisme à six mois du scrutin me paraît sans exemple dans l’histoire politique récente, et mérite de rester comme le symptôme le plus marquant de cette présidentielle, jugée perdue d’avance. Comme la désignation de François Fillon, cette fatalité sera peut-être déjouée par des circonstances encore imprévisibles. Reste qu’aujourd’hui, le vote «utile» pour un candidat de droite apparaît comme la confirmation la plus aiguë de l’échec de la gauche au pouvoir.

Il faut remettre les faits à l’endroit. Il me paraît préférable de rappeler que les premiers coupables de ces comportements sont les appareils politiques, qui ont fait de l’élection un véritable piège - non, pas «à cons» : plutôt un piège à électeurs de bonne foi, ceux qui ont encore le courage de se déplacer, et font leur possible pour tenter de réparer les dégâts, mais qui ne peuvent modifier ni les logiques ni les choix institutionnels.

Faut-il, dans l’élection américaine, blâmer les électeurs de Trump ou l’appareil démocrate qui a choisi en connaissance de cause une candidate dont personne ne voulait, transformant le scrutin en une compétition des démobilisations ? Faudra-t-il chahuter les électeurs de la présidentielle française, lorsqu’ils seront soumis à un antichoix du même ordre ? Avant de leur jeter la pierre, soulignons l’écrasante responsabilité de François Hollande et d’un gouvernement qui a vu sa majorité se réduire jusqu’au piteux recours au 49.3 dans la liquidation de tout leadership à gauche.

Alors que Giscard, Mitterrand ou Chirac pouvaient être soumis à l’épreuve d’un vote contradictoire et savaient écouter la rumeur de la rue, préservant la dimension d’un dialogue politique, le quinquennat couplé à la désignation d’une majorité parlementaire a flatté le césarisme d’élus décidés à user de toutes les ressources, voire de la force, pour éviter d’entendre le peuple. Cette évolution, qui a fait de l’élection présidentielle l’arbitre de toute orientation fondamentale, a contribué à ôter à l’électeur le pouvoir de sanction, et donc la possibilité de nuancer ses messages, pour ne laisser dans ses mains qu’un fusil à un coup.

Faut-il s’étonner, dans ces conditions, du brouillage de l’expression politique et de sa réduction à des antithèses aberrantes ? La même logique a favorisé l’hyperpersonnalisation du pouvoir, démontrée jusqu'à l’absurde par des aventures individuelles comme celle de Macron, caricature de la faillite des partis et consécration de l’abandon de tout guide idéologique au profit de la figure de l’homme providentiel. La tactique ne peut remédier à l’absence de stratégie. L’élection ne peut pas résoudre des problèmes qui ont déterminé les choix soumis au vote.

La gauche est en ruine, sans parti, sans programme, sans vision. La droite n’est pas plus en forme. Même le chiraquisme paraît une oasis d’intelligence face au thatchérisme patriotard qui tient lieu de ligne idéologique aux Républicains. Plutôt que des ratiocinations sur la manière de rattraper les errements des partis, il serait préférable de rendre au vote sa véritable utilité : celle d’un choix d’adhésion, seule vraie condition de la mobilisation démocratique.

André Gunthert Maître de conférences en histoire visuelle à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)

 

Libération, 28 novembre 2016

 
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19 novembre 2016 6 19 /11 /novembre /2016 22:42

Laissons la droite se choisir le leader qu'elle mérite.

Dernière ligne droite dimanche pour un choix sans autre issue qu’une régression conservatrice et libérale plus ou moins  assumée, mais qui sera bien réelle en cas de victoire de la droite en mai à la présidentielle.

Oui, la droite et la gauche ce n’est pas la même chose, y compris pour l’écologie et l’avenir de la planète, comme l'ombre portée de Trump sur la Cop 22 de Marrakech vient de le démontrer. Les trois faucons républicains nommés par Trump vendredi devraient d’ailleurs faire réfléchir tous ceux qui espéraient une aventure atypique avec le milliardaire «hors milieu» politique: son cocktail national-keynésien,  protectionniste et xénophobe, raciste et sexiste, homophobe et populiste va faire des ravages.

Dimanche a donc lieu le premier tour de la primaire de la droite et du centre et trois candidats peuvent prétendre à la finale. L’ordre d’arrivée ne changera rien au problème. Sarkozy - Juppé - Fillon: c’est le choix entre un ex-président et deux anciens Premiers ministres. Juppé - Sarkozy - Fillon: c’est le choix entre des bottes ratatinées, une double ration de frites bien grasses, et une tisane pieuse au Tranxène. Fillon - Juppé - Sarkozy: c’est le choix entre la nostalgie, la déprime et la revanche, comme l’a dit avec pertinence Nathalie Kosciuscko-Morizet.

La déprime?  François Fillon déclarait déjà la France en faillite lorsqu’il était Premier ministre de 2007 à 2012, cinq ans à Matignon au terme desquels il a creusé de 600 milliards la dette de l’Etat (dont un tiers imputable à sa politique et notamment à son bouclier fiscal protecteur des plus riches) : Fillon n’a pas le charisme présidentiel, il a la gravité des déprimés. Pire, il joue le jeu d’une puissance étrangère dont les intérêts sont contraires à ceux de la France. 

La revanche de Nicolas Sarkozy? A l’Elysée, il a utilisé l’ensemble du système policier et judiciaire pour se protéger lui et son clan. Et a continué bien après. Sarkozy n’a pas la détermination des leaders, il a l’énergie indexée aux sondages d’opinion et à la quête de l’immunité présidentielle. 

La nostalgie avec Juppé? Le Premier ministre psychorigide qui a immobilisé le pays pendant trois semaines en 1995 a ravalé son image, les façades de Bordeaux et poli son profil de patriarche. Mais les chômeurs qui verront leur indemnité diminuée d'un quart au bout d'un an risquent vite de maudire son identité heureuse.

Peuple de gauche et du centre, humanistes progressistes et écologistes de tout poil restez chez vous dimanche! Êtes-vous à ce point fatigués et déçus après quatre ans de gauche molle pour aller vous jeter dans les bras de la droite dure? Avez-vous à ce point renoncé à vos valeurs en allant hanter les arrières cuisines électorales de la droite? Je sais, vous croyez ainsi peser. Et barrer la route à Sarkozy. Mais il n’en sera rien. Votre voix se perdra dans le chœur conservateur. Et vous aurez au passage donné du grain à moudre à ceux qui à l’extrême droite martèlent que la gauche et la droite c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Et puis comme disait Confucius, ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse: qu’auriez vous dit si les électeurs de droite avaient perverti la primaire de la gauche en 2011?

Femmes et hommes de gauche et écologistes, arrêtez ce masochisme politique. Récupérez votre mojo progressiste. Réveillez-vous. Il reste cinq mois pour dégager un leader capable de rassembler son camp et de le porter au second tour de la présidentielle. Faites mentir les sondages qui donnent la gauche éliminée dès le premier tour. Frétillez avec Macron, expliquez-vous avec Hollande, désétatisez Mélenchon, écoutez Jadot et Aubry et Taubira, mais surtout donnez de la voix pour que l’un d’eux ou l’une d’elle vous unisse et vous porte. Il reste cinq mois. 

Voter le dimanche 20 novembre, payer deux euros et signer la charte des valeurs de la droite, c’est sceller la défaite de la gauche le dimanche 23 avril 2017. Faites comme moi, laissez la droite se choisir le leader qu’elle mérite.

Par Matthieu Ecoiffier — Libération, 

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8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 10:48

Le Brexit montre une nouvelle fois à quel point le référendum est à la démocratie ce que les œufs de lump sont au caviar, un vague succédané et non le summum de la souveraineté populaire qu’il est devenu depuis une vingtaine d’années sous l’impulsion de partis que l’on dit à tort «populistes», alors qu’ils sont xénophobes, nationalistes, autoritaires, à l’image du FN. Eux ont compris l’usage qu’ils peuvent en faire dans leur marche vers le pouvoir, puisqu’ils peuvent emporter une décision irréversible en étant politiquement minoritaires. Référendum après référendum, on ne peut que constater les dommages qu’ils causent à la démocratie représentative, car ils procèdent de l’idée que les représentants du peuple, pourtant démocratiquement élus, sont illégitimes pour engager leur pays, car incompétents, manipulateurs, soumis aux puissances de l’argent et bien sûr indifférents aux citoyens.

Le référendum, c’est l’exact contraire de la démocratie, qui n’est pas la dictature brutale de la majorité sur la minorité, mais un mécanisme complexe de pouvoirs-contrepouvoirs destinés à éviter les décisions prises à l’emporte-pièce, sur la base de mensonges ou pour des motivations qui n’ont rien à voir avec le sujet, et les réponses simplistes à des questions complexes, comme celle de l’appartenance à l’UE. Contrairement à un vote du Parlement, qui peut être renversé par une autre majorité, le référendum est devenu LA parole du peuple et sa remise en cause, extrêmement difficile, comme l’a montré l’adoption du traité de Lisbonne en 2007 à la suite du «non» français de 2005 qui est toujours contesté. Le drame est que quasiment personne, dans les partis de gouvernement, n’ose plus remettre en cause la légitimité de cet instrument par crainte d’apparaître comme«méprisant» et «élitiste».

Certes, on brandit en permanence le modèle suisse. Or, chacun a ses traditions dans ce domaine. En France, le référendum a toujours été un instrument plébiscitaire : on vote pour ou contre le pouvoir en place. En Allemagne, les nazis l’ont utilisé de la même façon et c’est pour cela qu’il est devenu tabou. Surtout, il laisse des blessures difficilement cicatrisables, puisqu’il aboutit à une opposition binaire sur des questions infiniment complexes, loin de tout compromis, qui est la base de la démocratie parlementaire : en Belgique, par exemple, le dernier référendum, celui de 1950 sur la question royale, a conduit le pays au bord de la guerre civile. Au Royaume-Uni, le référendum sur le Brexit laisse le pays profondément divisé, au point que son existence est menacée.

Comme le disait Alexander Hamilton, l’un des pères de la Constitution américaine, en 1788, «les principes républicains n’exigent point qu’on se laisse emporter au moindre vent des passions populaires ni qu’on se hâte d’obéir à toutes les impulsions momentanées que la multitude peut recevoir par la main artificieuse des hommes qui flattent ses préjugés pour trahir ses intérêts. Le peuple ne veut, le plus ordinairement, qu’arriver au bien public, cela est vrai ; mais il se trompe souvent en le cherchant […]. Lorsque les vrais intérêts du peuple sont contraires à ses désirs, le devoir de tous ceux qu’il a préposés à la garde de ses intérêts est de combattre l’erreur dont il est momentanément la victime afin de lui donner le temps de se reconnaître et d’envisager les choses de sang-froid. Et il est arrivé plus d’une fois qu’un peuple, sauvé ainsi des fatales conséquences de ses propres erreurs, s’est plu à élever des monuments de reconnaissance aux hommes qui avaient eu le magnanime courage de s’exposer à lui déplaire pour le servir.» Si l’on avait consulté les Britanniques sur la poursuite de la guerre en 1940 ou les Français sur la réconciliation avec l’Allemagne en 1950, quelle aurait été la réponse ?

Même le législateur veille à se protéger de ses propres pulsions pour les décisions les plus importantes. Pour modifier une Constitution, des conditions très strictes de quorum et de majorité qualifiée sont fixées : dans certains pays, comme en Grèce, le nouveau texte doit même être voté par deux législatures successives. Dans le cas britannique, les «Brexiters» ne représentent que 36 % du corps électoral (52 % de 70 %), alors que leur décision aura des conséquences irréversibles. Et, souligne l’ex-Premier ministre belge Guy Verhofstadt, dans une démocratie représentative, on sait qui est responsable d’une décision et on peut lui demander des comptes, alors que dans un référendum, personne n’est responsable. Si l’on veut malgré tout maintenir des référendums, pourquoi, comme le propose Kenneth Rogoff, prof d’économie et de sciences politiques à Harvard (1), outre un quorum, ne pas exiger une majorité qualifiée (60 % ou 65 %) ou, au moins, une majorité simple du corps électoral sur des questions qui engagent l’avenir du pays, voire un second vote un an plus tard pour confirmer qu’il ne s’agissait pas d’une simple photographie de l’opinion ? La démocratie représentative a ses garde-fous. La démocratie directe, si elle veut garder le nom de démocratie, doit aussi avoir les siens.

(1) Les Echos du 30 juin.

Par Jean Quatremer

Libération, 6 juillet 2016

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14 juin 2016 2 14 /06 /juin /2016 07:55

Ce matin toute ma compassion va vers ce jeune couple de policiers assassiné à Magnanville, et à leur jeune enfant de 3 ans, désormais orphelin, qui n'aurait jamais dû vivre les horreurs qu'il vient de subir.

Ils ont été tués parce qu'ils étaient policiers. C'est toute cette profession qui est atteinte.

Pensées à ces agents du service public qui font un métier difficile, qu'on a le droit de critiquer parfois mais aussi de soutenir parce qu'il protègent, avec la justice, l'ordre démocratique sans lesquels régnerait uniquement la loi du plus fort

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