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30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 13:11

Entreprise vouée au culte de la performance et de la technologie, ou association engagée pour changer la ville ? Deux visions de l’agriculture urbaine se développent. Le débat fait rage dans les bacs qui poussent sur le macadam.

5,5 hectares au cœur de Paris. Une production annuelle de 500 tonnes de fruits et légumes, 8.000 litres de bière et 4.200 litres d’engrais végétal. Un chiffre d’affaires attendu de 7 millions d’euros et 120 emplois créés. Lors de la remise des prix de l’appel à projet Parisculteurs, en novembre dernier, la Mairie de Paris a fait la part belle aux chiffres. Et aux promesses de rentabilité de la revégétalisation de la ville. « Ce premier jury est un démonstrateur, une vitrine pour montrer que l’agriculture urbaine à Paris est possible et rentable », indiquait ainsi Pénélope Komitès, adjointe chargée des Espaces verts et de la Nature à la ville de Paris.

Une approche regardée avec circonspection par certains, pour qui cet appel à projets est un pas de plus vers la marchandisation de l’agriculture urbaine. « Parisculteurs, c’est une bonne idée, mais on peut formuler quelques critiques, comme la volonté d’attribuer des espaces à des structures dont le but est de dégager de l’argent, tout en mettant l’accent sur un aspect très high-tech, explique Antoine Lagneau, chargé de mission en agriculture urbaine à Natureparif (l’agence régionale pour la nature et la biodiversité en Ile-de-France). L’agriculture urbaine est à la croisée des chemins. À l’origine, c’est un mouvement associatif et social. Mais aujourd’hui, de plus en plus de projets se structurent économiquement pour être productifs, ce qui donne naissance à une nouvelle forme entrepreneuriale. »

L’intérêt des municipalités pour l’agriculture urbaine témoigne de l’essor et de l’effervescence de ce domaine depuis quelques années. Mais l’accent mis sur la rentabilité nécessaire des projets ne plaît pas à tout le monde. « On ne peut pas mettre toutes les agricultures urbaines sur le même plan. Ce qui m’embête, c’est que l’appel à projets est orienté vers des structures qui ont les moyens d’investir. C’est compliqué pour les petits acteurs, car ce qui est recherché par la Ville, c’est de la performance, une capacité à beaucoup produire au mètre carré, ce qui nécessite des dispositifs technologiques », détaille Sébastien Goezler, cofondateur de Vergers urbains, association créée il y a trois ans, avec le but de rendre la ville comestible. « Le danger est que certaines municipalités privilégient ces initiatives marchandes et qu’il n’y ait plus d’espaces alloués aux projets à vocation sociale », explique Antoine Lagneau. En effet, à l’origine, l’agriculture urbaine s’est construite sur des valeurs de partages, d’apprentissage, d’échange et de réinsertion. Une éventualité déjà bien réelle pour Sébastien Goezler : « Les derniers appels à projets oublient les fondements de l’agriculture urbaine pour favoriser l’aspect marketing. On se pose moins la question du sens, du pourquoi et comment on améliore la ville, la vie d’un quartier, le paysage. »

L’agriculture urbaine a le vent en poupe

C’est peu dire que l’agriculture urbaine a le vent en poupe. Rien qu’en Ile-de-France, Natureparif (l’agence régionale pour la nature et la biodiversité en Ile-de-France) comptabilise près de 250 hectares lui étant consacrés, divisés en près de 800 espaces. Une petite partie de cette surface est actuellement consacrée à des projets productifs — 9 hectares —, loin derrière les projets familiaux ou d’insertion. Mais si ces projets productifs représentent encore une minorité en termes d’espace, ce sont eux qui sont visés par les appels à projets. Et leurs ambitions marquent une prise de distance, plus ou moins importante, avec les préceptes de la première heure.

C’est une réalité, le souffle entrepreneurial des start-ups caresse le monde de l’agriculture urbaine. Ces petites structures, en plein essor, mettent de plus en plus en avant l’aspect technique de leur projet : hydroponie, aquaponie, business plan. On est bien loin des piliers traditionnels de l’agriculture urbaine. « Dans sa définition, l’agriculture urbaine doit être multifonctionnelle, apporter quelque chose aux niveaux social et environnemental. En ville, il y a une telle concurrence pour l’espace que l’agriculture ne peut pas se contenter de produire de la nourriture, elle doit apporter plus », dit Sébastien Goezler. Un concept de « nature utile » auquel croit également Yohan Hubert, qui fait de l’agriculture urbaine depuis vint ans, et fondateur de Sous les fraises : « Si on veut de la nature en ville, il faut qu’elle ait une fonction. » Membre de l’Association française de culture hors-sol, il affirme que la « transformation de la ville est en marche »,, mais qu’il ne faut pas penser « que l’agriculture urbaine va remplacer celle hors des villes, c’est une erreur ».

 

La ferme urbaine en aquaponie de Citizen Farm.

Nourrir la ville, c’est pourtant la volonté d’Agricool, start-up créée il y a un peu plus d’un an. Dans son immense hangar, en-dessous de ses bureaux, à La Courneuve, la jeune entreprise développe des conteneurs de 70 mètres carrés dans lesquels pousseront près de 3.000 plants de fraise. Guillaume Fourdinier et Gonzague Gru, deux fils d’agriculteurs à l’origine du projet, sont partis d’un constat : en ville, les fruits et légumes sont de moins bonne qualité qu’à la campagne. Le premier explique donc qu’il faut produire localement, pour réduire la distance du champ à l’assiette — 1.500 kilomètres en moyenne en Europe. « On ne peut pas reproduire les conditions de la campagne en ville, ça ne marche pas, ce n’est pas assez efficace en termes de productivité pour nourrir une ville, explique Guillaume Fourdinier, avant de rappeler que chaque seconde, 26 m² de terres agricoles disparaissent en France. Il faut donc être capable de produire sans utiliser la terre, qui est aujourd’hui épuisée. » Signe de l’enjeu autour de leurs recherches — qu’ils veulent bien entendu rentables — : impossible de photographier les lieux. L’entreprise fournit les illustrations.

Une initiative qui plaît aux investisseurs

Et pour cause. La start-up se vante de pouvoir produire 7 tonnes de fraise par conteneur. « C’est 120 fois plus productif que l’agriculture en terre », s’enthousiasme Guillaume Fourdinier. L’explication derrière cette explosion des capacités de production ? « On crée les conditions idéales à l’intérieur du conteneur : la meilleure lumière, le meilleur taux de CO2, le meilleur air, la meilleure irrigation, etc. En fait, on force l’environnement plutôt que la plante, ce qui nous permet d’augmenter la densité. »

Le but d’Agricool : installer des conteneurs un peu partout en France, notamment en périphérie des villes, pour utiliser des espaces perdus, et créer des mini-relais. « Le nombre d’agriculteurs a fondu depuis cinquante ans. Pour recréer une agriculture de qualité, avec de bons produits, il faut multiplier le nombre d’agriculteurs. Nous, on propose de créer un nouveau métier, des “cooltivateurs”. Ça serait comme un système de franchise, on fournirait les conteneurs et on prendrait un pourcentage sur le chiffre d’affaires de ceux qui vendraient leurs produits sous la marque Agricool », explique le cofondateur de la start-up.

Une initiative qui plaît aux investisseurs — la jeune entreprise a levé 4 millions d’euros, quelques mois seulement après sa création —, mais qui suscite des interrogations chez ceux qui ont une vision militante de l’agriculture urbaine. « Le message subliminal de cette démarche high-tech, c’est que l’agriculture urbaine n’a pas besoin de la pleine terre. C’est dommageable pour l’environnement », dit Antoine Lagneau. De son côté, Yohan Hubert parle d’un « scénario futuriste. Il faut continuer à se battre sur les terrains de la ville nourricière. Envisager l’agriculture urbaine juste sous l’aspect technologique, c’est passer à côté de l’essentiel ».

Des critiques dont est conscient Guillaume Fourdinier, qui assure que le projet Agricool a été étudié pour être le plus écologique possible. Mais Sébastien Goezler s’interroge au contraire sur « cette volonté d’utiliser des dispositifs techniques qui ne sont pas appropriables par tout le monde, qui consomment beaucoup d’énergie, et qui nécessitent d’énormes investissements au départ ». Il reconnaît cependant que le projet a le mérite de vouloir valoriser des espaces délaissés et qu’il fait parler de l’agriculture urbaine. « Toutes ces structures qui se créent, les appels à projets, ça permet de mettre en avant l’agriculture urbaine et de susciter des vocations. Il y a un développement de points de vue sur ce que peut être l’agriculture urbaine. Mais cela se fait parfois à marche forcée, j’ai l’impression que certains oublient de se poser la question de pourquoi ils font de l’agriculture urbaine — par exemple, quand on fait des toits végétalisés alors qu’il y a des pelouses juste en bas qui ne sont pas utilisées, et qui pourraient l’être. »

Est-il inévitable de se passer de la terre ?

Face aux reproches, la start-up aux 4 millions levés défend son approche. « Si on commence à se demander ce qui est naturel ou pas, on ne sort plus du débat. Ce n’est pas ça, la problématique. Il faut se demander ce qui est le plus respectueux de l’environnement, ce qui permet aux gens de manger de bons produits non nocifs. Pour nous, le local, c’est aussi, voire plus, important que le reste. 25 % de l’empreinte carbone sont dus au transport de l’alimentation, il faut revenir au local », dit Guillaume Fourdinier.

Tout le monde s’accorde sur le besoin de rapprocher une partie de la production des villes, mais les points d’entente s’arrêtent là. Si le cofondateur d’Agricool assure « être le premier à vouloir remettre de la nature partout », il considère cependant comme inévitable à l’avenir de se passer de la terre : « Il faut supprimer la partie productiviste, qui détruit le sol. » Un contresens pour Antoine Lagneau : « Cela entérine l’inévitabilité de l’artificialisation de la terre et la nécessité d’un supplément de technique. Il est également faux de dire que l’agriculture urbaine est là pour nourrir les villes. Dans l’hémisphère Nord, ce n’est pas sa vocation, elle doit être complémentaire. » Le chargé de mission milite ainsi pour un mix, mêlant agricultures rurale, périurbaine et urbaine : « Le sujet, c’est de dire comment cette agriculture s’intègre à des circuits alimentaires composés de toutes les formes d’agriculture. Il ne faut pas ostraciser des initiatives, mais garder à l’esprit que l’agriculture urbaine est un complément, aux niveaux social, environnemental et économique. Il ne faut pas penser que la fonction alimentaire va suppléer les autres. »

Dans cette démarche de complémentarité, les agriculteurs urbains militants insistent sur la nécessité de financer l’installation de nouveaux agriculteurs et de petits producteurs dans la région, à proximité des villes. En Ile-de-France, près de la moitié du territoire est composé de terres agricoles. « Il y a encore plein de terres inexploitées et des agriculteurs qui cherchent des terres, il faut les aider ! Quand je vois les investissements qui sont mis dans certains projets d’agriculture urbaine pour produire quelques paniers, alors qu’il y a des agriculteurs qui travaillent 70 heures pour un smic, je me dis qu’on pourrait mettre ces millions dans des microfermes en périphérie des villes. Elles peuvent produire beaucoup plus avec beaucoup moins d’investissement », observe Sébastien Goelzer.

Trouver l’équilibre entre les principes et l’économie

Finalement, au cœur de l’inquiétude, se trouve la perte du sens de l’action, face au poids de l’argent. « Avec tous ces appels à projets, où l’on est incité à entrer dans une démarche économique, il y a le risque d’oublier les raisons qui nous ont amenés à développer des associations et des collectifs informels. On perd le sens de ce qu’est l’agriculture urbaine, explique le cofondateur des Vergers urbains, Sébastien Goezler. Pour moi, l’agriculture urbaine est un bon moyen de transformer la ville. Mais ça ne peut pas marcher avec le modèle économique. Je crains que les villes se disent que tous les acteurs doivent trouver un modèle économique rentable et que, du coup, il n’y aura plus besoin d’aides et de subventions. »

Certains ont cependant réussi à s’approcher d’un équilibre entre les principes et l’économie. Sous les fraises embauche régulièrement et a des partenariats avec de grands chefs ou des start-ups d’alimentation. Le groupe se finance sans levée de fonds, mais avec la vente de ses produits — près de 380 variétés de plantes cultivées sur des toits. Bientôt, une marque sera lancée.

D’autres allient technologie et social. Car il n’y a pas qu’à Agricool que l’on a eu l’idée d’utiliser un conteneur. Depuis un peu moins d’un an, Citizen Farm propose à la vente (20.000 €) des conteneurs de 15 mètres carrés, avec la promesse de produire 800 kilos de légumes par an, grâce à l’aquaponie. Selon l’entreprise, le conteneur permet une production cinq fois plus importante qu’en pleine terre et une économie de 90 % d’eau. Pierre Oswald, son créateur, est petit-fils d’agriculteur. Ces « fermes » sont commercialisées notamment à destination de villes ou d’associations. À Reims, par exemple, un foyer de sans-abri en a fait l’acquisition. « Je ne veux pas remplacer l’agriculture en dehors de la ville, je veux la compléter. Ce que je veux remplacer, c’est l’agriculture du bout du monde. » Et Antoine Lagneau d’encourager ces initiatives : « S’il n’y avait que de l’agriculture urbaine à vocation marchande, ça dénaturerait complètement ses valeurs phares d’échange, d’humanisme et de social. »

21 janvier 2017 / Laure Hänggi (Reporterre)

https://reporterre.net/L-agriculture-urbaine-dechiree-entre-business-et-engagement-militant

 

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Published by patrick - dans ecologie urbaine
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